D'un seuil, témoigner
Car notre infirmité se manif este en tous points, dans notre rapport à l’autre comme dans notre rapport au divin, dans notre expérience physique et humaine comme dans notre expérience spirituelle. Elle est l’hydre fatidique dont nous couvrons tous les visages sur notre chemin. C’est p ar la projection de son ombre que nous éloignons ce qui est sublime de ce qui est ordinaire, que nous neutralisons l’harmonie réconciliante du vrai, que nous dénions à la vie la possibilité et l’aspiration même de s’offrir et de se transformer. De notre a bsolu besoin de l’autre, nous faisons un drame perpétuel. Nous vivons ce besoin comme une dépendance, et non comme l’espace profondément bon et nécessaire d’une libre alchimie révélatrice, la sûre découverte d’une inépuisable conscience d’être. Nous nous gardons constamment du choc ineffaçable de tout contact profond et direct qui dérangerait l’ordre exigu de notre exclusive pauvreté. Dans cette exclusivité, nous enfermons le tout petit nombre de ceux qui, pour des raisons similaires, pourront en accepter les termes, et arbitrairement déplaçons le reste du monde à distance et « au-dehors », posant ainsi les bornes d’une fausse sécurité qu’il faudra briser encore et encore, et souvent dans la douleur, pour grandir et progresser. A ce « Divin » généralement hypothétique nous allouons, comme à soi- même et à l’autre, une place et un rôle. Et lorsque la réalité de notre expérience devient trop impérieuse et fracasse nos limites, nous sortons de la vie dans une folie mystique, nous devenons des illuminés de dieu, de respectables inutiles auxquels une fonction est gardée dans le drame, ou des sages que leurs disciples consomment et sacrifient.
Ainsi notre monde est-il devenu ce grand statuquo ; nous en avons exploré, défini, masqué toutes les avenues de liberté, c ’est un grand possible qui se clôt.
Nous avons gagné le répit de quelques illusions finales, l’illusion d’un pouvoir et d’une maîtrise par la séduction de la machine, l’illusion de l’aventure par l’explosion provoquée des sensations ou des perceptions du mental, l’illusion d’une liberté par la révision brutale de nos morales. Mais le vrai pouvoir, la vraie maîtrise, la vraie aventure , la vraie liberté d’un Etat conscient, physique, intégral, progressif, ouvert, sur la Terre, dans la matière : il nous faut, pour les trouver, évoluer. Et il ne s’agit d’aucune évolution psychologique, d’aucune amélioration physique, que nous
puissions par nos propres efforts accomplir. Il s’agit d’un changement de conscience .
Il nous faut apprendre à nous donner à Cela qui peut ouvrir le passage, et nous faire passer. Et pour s’y donner, il nous faut devenir capables de le reconnaître et de le choisir.
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