D'un seuil, témoigner

D ’un seuil, témoigner

(1984)

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A ça De toujours et pour tous les temps

Note de l’auteur : En rangeant et classant divers documents au cours d’un grand nettoyage, j’ai retrouvé ce texte que j’avais rédigé en 1984 ; nous sommes à présent en 2024 et, en le relisant, j’ai dû constater que sa teneur demeure bien actuelle et pertinente ; ainsi, sans y avoir rien changé, sinon quelques virgules , je le présente ici, aujourd’hui, en partage. Puissiez- vous y puiser quelque soutien sur le chemin… !

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En exergue :

Pour voir clair, il faut Le regard qui voit et La lumière qui éclaire

*

I

Ceci est, évidemment, un peu de ma propre histoire intérieure. Mais il se trouve qu’à un moment donné elle a débouché sur une histoire infiniment plus grande par son contenu et sa portée, dont l’objectivité concerne le plus grand nombre. Par certains de ses développ ements, dont j’ai fait partie, au sein desquels j’ai grandi, auxquels j’ai assisté, elle a fait aussi de moi un témoin. C’est le mouvement naturel du témoignage, par sa double appartenance à l’homme et à ce qu’il peut contempler d’un avenir encore pour le moins hypothétique, qui m’a conduit à exprimer ce qui suit. Avec les mots qui me viennent et tel que je suis, ce mouvement a mûri en moi au point de se rendre, et c’est le bouquet et la moisson que je tente d’offrir, pour ce qu’ils valent. Teintée, inévita blement, de ma propre expérience, je garde confiance que l’utilité même de ce que ces mots tentent de décrire, saura, de sa propre force, se communiquer. Les circonstances de ma bataille privée y affleurent parfois en filigrane, et je ne puis m’en excuser, comme celles de cette vie, la mienne encore qui, bien souvent, m’apparait si anachronique sur la face de l’homme… La face, mais le masque, dont les fissures, les béances sont irréparables ; ses grimaces nous suivent jusque dans l’action la plus infime, o u intime. Il est trop tard pour colmater, recoudre. Et le mal, comme le bien, nous ont menés à ce point.

Pourtant le manifeste triomphe – et toujours triomphera. Un triomphe éternel, incontrôlable, incontournable, dont la force absolue nous oblige à devenir, ou nous détruit.

Notre conscience est une, elle touche ses limites. Mentalement, l’humain. Vitalement, la créature. Physiquement, la terre. Physiologiquement, le corps. On y est. Un homme, dans une prison. Le mal, comme le bien, nous ont menés à ce point.

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La laideur, la beauté. L’amour, la haine. Le courage, la peur. Le désir, la volonté. L’intelligence, la bêtise. L’art, la vulgarité. L’orgueil, la honte. La cruauté, la générosité. Tout a contribué.

Les partis, les églises, toutes les colonisations de l’ombre, de la peur et du moi, n’y peuvent rien changer, elles s’annulant contre les parois souveraines de cet espace où nous sommes cloués.

On part de là où on est. Et un jour, on y revient. Alors, on sait.

Il est dit qu’une connaissance qui n’est pas simultanément un pouvoir d’agir n’est pas une connaissance vraie. Mais, dans notre cas, cette connaissance, cette certitude d’un périple abouti, impuissante dans les termes du périple, porte et implique une étrange capacité : celle de reconnaître et de discerner un autre Pouvoir, qu’il est hors de question de chercher à maîtriser, contrôler ou apprivoiser.

Le pouvoir vient par vagues. Et chaque vague est formatrice, créatrice, de chaque stade évolutif.

Depuis ces instants conscients où, debout dans une immensité physique et tangible, à la fois familière et inconnue, face à l’étendue mystérieuse et féconde d’une Nature inviolée, jusqu’à ce jour où, démultipliés à en suffoquer dans nos corps et nos actes , nous touchons les frontières infranchissables mais indéniables de notre état, une seule vague nous a portés.

Dans ses remous, ses tournoiements, ses soubresauts, son écume, sa puissance et ses calmes étales, nous avons tout éprouvé de son sens. Historiquement, ce sont des millions d’années physiques, et nous avons fait un pas.

Aujourd’hui, ce regard en nous a grandi. Aujourd’hui, là, juste en arrière, il voit : cette vague colossale, formidable se retire, et lui, il a grandi, là, juste en arrière, il sait : dans un moment, dans un espace, de ce calme absolu naissent et vivent déjà les rythmes et les lois de la prochaine étape. Le vacarme, la fureur et le vide, la violence, la terreur et la morne indifférence, le vertigineux pillage et gaspillage et la faim, la misère, la mort lente et jamais satisfaite, les plaisirs, l’ordre, l’art de vivre et l’absurde et la force constante de millions d’aspirations, de tensions ultimement contredites et toujours déchues, réduites, niées, la grandeur et l’insuffisance… - et pourtant, tout est là, toujours demeure, le manifeste triomphe, la force de son triomphe éternel nous oblige à devenir, ou nous détruit. Là, juste en arrière, juste là, c’est ce Regard qui grandit, c’est lui le pont, c’est lui le soi, le bien-être, le calme qui voit, entend, lui qui sait écouter et recevoir le signe, c’est lui silencieux, sans jugement : il voit.

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Il voit se retirer la vague, y disparaître les anges, les monstres, les petits, les magiciens et, déjà, dessous le sable de la grève, dans les battements mêmes du silence, son amour tranquille et plein, déjà perçoit. (Lecteur, je te demande, s’il te plait, de prendre le temps nécessaire – chacun de ces mots est appelé, affleuré à la crête d’un labeur étrange, chacun de ces mots compte ; dans le besoin de communiquer que j’éprouve est ta présence, qui que tu sois, et c’est ensemble que nous cherchons à dégager un sens réel, réellement utile, hors du grand fatras. Alors aide-moi et quelque chose, peut-être, coulera.)

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L’homme : un canal, un lieu, un espace, un pont. Mais l’homme un point, un carrefour. Et l’homme, la capacité de choix. L’homme n’est ni l’origine ni le créateur d’aucune force, d’aucune énergie. Mais l’homme a la propriété exclusive du pouvoir de choisir – d’identifier et de choisir. Comme l’homme éprouve, seul, la souffrance d e ne pas savoir choisir, de ne pas savoir utiliser son pouvoir, ou d’être à la fois témoin et victime des conséquences de son choix.

Il fallait, absolument, faire toute l’expérience de cette liberté de choix. La terre s’est offerte pour champ de cette ex périence.

Et, au cours des temps, différents groupements, différents peuples suivant leurs différentes natures ou dominances, répondant à des environnements différents, différemment conscients de leurs origines, ont dû faire face à la nécessité impérative, absolue, de ce double apprentissage : reconnaître les termes de tout choix, et choisir – en sachant que tout choix a ses conséquences. Aujourd’hui, cet être silencieux dedans, au regard plein, contemple une double, immense perspective ; et tout ce qui, en nous, a pu supporter son silence et s’unir à sa présence , partage cette contemplation. La perspective contenue dans le grondement – la chant chaotique aux milliards de voix, la foison bouleversante de tout le périple – de cette vague en reflux, est l’Histoire colossale d’un seul pas évolutif, comme l’histoire de chacune de ses voix individuelles ; et l’histoire de ceux qui, debout encore, debout et manifestes malgré toute la mort et la défaite, de ceux qui ont tout tenté, tout fouillé, tout échoué, de ceux qui sont prêts enfin à se tourner vers un Pouvoir qui sait sans errer, qui aime sans tromper, et à remettre à sa charge cette même liberté de choisir. Par la totalité de ce regard, est la totalité de cette histoire. En ce regard, aucune division ne subsiste. L’unicité de chaque mouvement est perçue, mais l’illusion de la séparation n’est plus. La qualité de chaque tension, de chaque aspiration, est vue.

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L’expérience qui était, dans la vague, fragmentée, disséminée en tant de points durs et douloureux, est là rassemblée, assimilée, une. L’or et le miel. Le Bien véritable, qui est d’être. La justification de toutes les errances, les tentatives, les chutes et les victoires pour rien, le bruit, le saccage, la pourriture , les œuvres en vain – être libre et plein. La plénitude d’être ouvert, enfin. Libre et conscient , libre des instruments, libre de se donner à la Force, de s’offrir à son futur déploiement. Le pas prochain. Et rien, finalement, n’a été inutile, n’a été en vain. Il fallait vivre tout cela, l’homme devait finalement être aussi celui par qui tout arrive, le canal par lequel tout se manifeste jusqu’aux extrêmes, de la beauté comme de l’horreur. Celui dont la nature même ne pouvait tolérer le mensonge ou la dysharmonie, celui pour qui la terre était sacrée, la vie était une célébration et la mort un passage confiant à une naissance plus grande, celui- là était toujours nécessaire à l’équilibre des choses, il a toujours vécu, ici ou là. Mais son frète, pour qui l’appel de la contradiction ét ait inscrit dans sa nature, que pouvait pour lui le premier ? Sa plus grande victoire était de s’abstenir de le juger ; il n’avait pas le pouvoir de le transformer.

Le temps n’était pas venu pour ce pouvoir -là. L’expérience n’était pas complète.

Maintena nt, l’homme sait. Il sait qu’il est capable de tous les contraires. Il a découvert que sa substance est une. Il a vu que ces contraires sont les tenants d’un état évolutif. Il n’a pas la clé pour sortir. La clé est ailleurs.

Cet ailleurs est en relation avec un changement d’état.

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Je n’avais pas encore vingt ans. J’étais surtout conscient d’une tension très grande, d’être comme un espace en tension. Parfois il y avait les reflets actifs d’une force qui pouvait toucher et donner, éclairer et révéler. Ma is le véhicule, ce que j’étais, un mélange, un nœud aveugle, à vif. Comme toujours, la double capacité, celle de détruire et se détruire, celle d’offrir et de s’offrir.

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L’objet du détruire était immédiat ; le besoin de détruire était nul. L’objet de l’offrir était caché, inconnu ; le besoin d’offrir était impérieux. C’est le besoin, toujours, qui fait la différence. Le besoin réel, de chaque être, est la seule mesure de toute vie.

Depuis quelque temps, il y avait le sens d’une présence au -dessus, de quelqu’un, là, juste en haut, qui savait, qui possédait l’itinéraire, les pas à venir, et leur sens. Et aussi, autrement, en profondeur, l’impression plus ou moins constante d’une lumière invisible, d’une lumière dans l’obscur, d’une brûlure de lumière. L’ état qui dominait était la tension, ou le vide. Avec, dans cette vacance comme dans la diffusion de cette tension, des mouvements d’énergie de natures différentes : des explosions de désir ; des intermittences venues comme d’un autre âge, ou d’une personne qui serait déjà vieille ; des fulgurances ou des percées d’une certaine harmonie, d’une beauté particulière comme d’un monde presque privé. En contrepoint, un curieux instinct profond de l’équilibre. Et le sens d’une grande vitesse, se traduisant parfois en sentiment d’urgence et parfois, souvent, en actes désespérés. Je n’avais pas encore vingt ans. C’était l’année 1969, marquée par le toucher d’un certain rassemblement, comme si un grand Quelqu’Un solaire révélait soudain à eux -mêmes et entre eux ceux où sa semence attendait. Dans les yeux de quelques-uns, comme une chaleur nouvelle, ou plutôt une joie un peu plus qu’humaine, qui était comme un signe de reconnaissance. On pouvait tout faire, ne rien faire, s’abstenir ou s’abandonner, cela n’avait aucune importance ; dans ce feu qui avait enfin affleuré à nos yeux comme un rire d’une nature un peu plus qu’humaine, et plus vraie, était notre sécurité imprenable. Il n’y avait plus d’erreur, il y avait ça, une semence radiante en nous qui répondait à l’appel. Le temps venait. Il y avait la tentation de vivre là-dessus, de laisser ça organiser les circonstances, et nos corps s’épanouir. Je me souviens, quelque part pourtant, confusément au-dedans, je sentais plus de substance à l’appel, plus de conscience, là, qui tirait, comme l’aimant d’une plénitude centrale, d’une présence plus réelle encore, un glaive, un regard radical – et qu’il me fallait marcher physiquement, me déplacer – que ce n’était pas là où j’étais, qu’il n’y avait là que des effets.

Je sentais cela assez précisément pour dire : « je vais chercher ce qui nous manque ».

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Ce que l’homme a nommé liberté, ce pour quoi il n’a cessé de lutter, est une liberté relative : celle de pouvoir, sans contrainte arbitraire, déterminer les termes du choix, faire le choix, et grandir par les conséquences de ce choix.

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Même le choix le plus vrai ne peut se faire sous la contrainte.

Ce que l’homme a nommé conscience, à laquelle il n’a cessé d’aspirer, est une conscience relative : la référence la moins faillible, la moins corruptible, pour déterminer les termes du choix, éclairer sa nature, montrer ses conséquences. Le premier choix essentiel est, pour l’individu comme pour le groupe, celui de sa référence. La question que l’homme n’a cessé de se poser et de pos er à la vie, au manifeste, est une question relative : existe-t-il une référence objective, universelle, éternellement valide, pour déterminer les termes de tout choix ? L’homme a toujours senti, plus ou moins confusément, qu’il n’était, en soi, pas grand -chose, presque rien ; mais qu’il était aussi, peut -être, ce presque rien, cet absurde, ce toujours condamné, qu’il était peut - être aussi, malgré tout, la demeure possible d’un Certain Habitant, à la nature ou la réalité de Qui il pouvait peut- être tenter de s’unir. Un être très intérieur, très central, dont la permanence et la vision justifieraient peut-être, u n jour meilleur, le coût de toute l’expérience. Et qu’à certains moments i nexplicables il semblait bien qu’un contact s’établissait, qu’un courant passait, chargé d’une autre expérience, d’une intensité plus pleine, de mouvements et d’états comme d’une aut re nature. Trois nœuds de l’histoire.

Un prisonnier ? Une promesse ? Ou la dernière, l’ultime illusion ?

Et toute l’histoire est aussi celle de toutes les relations que l’homme a entretenues avec le mystère de son incarnation.

L’homme est multiple ; l’homme est nombreux. La première et implacable contrainte , est l’autre : autrui.

L’homme est un hôte dans la matière, il n’a pas les clés de la vie. La deuxième implacable contrainte est la mort, la défaite du support, la désintégration de la forme et du corps. A ces deux contraintes correspondent deux nécessités. Et ce sont deux signes du chemin. Dans ce drame situé par l’espace et le temps, chevauchant les rythmes de la force matérielle, porté, soutenu par elle ou, vaincu, obligé de lui rendre le corps et contraint encore et e ncore de perdre la forme mais condamné à revenir mendier d’elle les éléments d’un nouveau corps, aveuglément mû par l’absolue nécessité de grandir et de devenir, l’homme, séparé, étranger, incomplet, victime et meurtrier de fragments et d’éclats de soi, s’ est multiplié.

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Ignorant d’une cause commune à tous les développements, inconscient d’une direction centrale, libre aussi de former ses propres entraves et seul à affronter la violence du choix, c’est pourtant dans l’espace et le temps que, lentement, con stamment, au battement du souffle matériel, la conscience de l’homme en labeur enfantait le corps intérieur d’une Réponse au-dedans. Par le choc et l’impact d’une infinité de conséquences vécues, transmigrant les saisons de la Terre et la myriade perpétue lle et simultanée, incessante d’instants éprouvés, comme les gouttes qui une à une à l’ abri du rocher tombent former une masse de lumière retenue, solidifiée, lent épanouissement conscient de l’expérience. La lente incarnation d’une réponse, d’un émissaire, et d’un support indestructible pour plus que l’homme.

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Un rire jaillit, un rire s’égrène et caracole par des couloirs et des degrés de cristal, un rire fuse à l’oreille de l’infinité.

Nous n’en sommes qu’aux tout premiers pas. Tout est devant. L’infini, l’éternité, la matière, sont les données d’un même devenir.

Aussi longtemps qu’une question demeure réelle pour une partie de notre conscience, cette question même se manifeste, elle arrive, elle s’éprouve, elle se passe. On ne peut jamais tricher. Pour ce qui, en nous, en notre substance, s’est uni, tous les démons et douleurs du drame sont usés, ils n’ont plus de raison d’exister. Mais la question qui se pose encore aujourd’hui concerne cet espace de réalisation matérielle qu’est la Terre et son atmosphère. Quel est le degré de destruction inévitable et quel sera l’agent de cette destruction ? Cette question, si ultimement fausse ou irréelle puisse-t-elle se révéler, est pourtant la question que tout ce qui en nous demeure séparé, ignorant, dissocié, doit honnêtement se poser. Sans cette honnêteté, la question ne pourra pas se transformer, ni les circonstances qui la manifestent. Mais que chacun accepte de la poser là où il se trouve et tel qu’il se trouve, et la question même changera. De l’indication d’un danger réel, imminent, elle deviendra celle d’un passage commun, concret, à la prochaine étape.

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Je n’avais pas encore vingt ans quand je L’ai rencontrée.

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De Sa chambre, sans me voir, Elle m’avait fait porter une rose.

Du bord des c hoses, de la saillie instable de la vie, sans La voir, je L’avais déjà un peu reconnue, sur le crâne de mon corps le toucher pressant d’une Force enfin retrouvée, une extase acceptée, juste là, assis sur la pierre – oui, c’était bien Elle. Autour d’Elle, pourtant, le réseau aggloméré d’une impossibilité, la condensation avide, organisée, de notre vieille farce humaine : la petitesse dérivant de Sa Force la prétendue grandeur de ses masques. Pour La voir enfin, il fallait ramper sous les crocs et les griffes souriants des élus et des nantis, de Ses fiers instruments. Dans l’innocence hésitante encore libre de l’étranger à la comédie, déjà à mon insu catalogué, identifié, naïf encore de croire aux signes extérieurs d’une sincérité que j’aurais moi-même souha ité Lui offrir, je n’ai pas vu, j’ai rampé. Peut-être pas vraiment, sûrement pas volontairement mais, acceptant ne fut- ce qu’à peine de singer avec la grande famille, j’ai laissé entrer la peur et la grimace interférer. Et pourtant, d’emblée, dès le premi er instant, je reconnaissais une famille, une famille de Ses enfants, revenus pour être auprès d’Elle, à Ses pieds ; mais, aussi longtemps que notre conscience la plus physique n’est pas réellement convertie et notre ego physique n’a pas réellement abdiqué, nous sommes tous, sans exception, de possibles instruments pour ce qui refuse le vrai changement – dans le fait vibratoire, que nous le voulions ou non. Une seule fois la Grâce a pu agir et j’ai pu être seul à Ses pieds, seul avec Elle, mienne vraiment, Elle vraiment, le Sien vraiment, de tous temps et pour tous les temps des temps. Et si cette fois- là a pu être, c’est que les marées antagonistes s’étaient retirées, regagnant leurs camps, car Elle et moi, ensemble malgré en dépit d’eux, avions choisi, pour moi, de repartir. Alors on m’a rendu à Elle un instant, un impossible instant, avant de m’en retirer, de m’en séparer, de me rejeter dans la zone des condamnés, l’enfer des disgraciés, le chaudron de la farce et du destin. Mais je rends grâce éternellement d’avoir été écarté de cette bouche avide qui aspirait tant sa Force et Son Amour ; car, je le vois si clairement maintenant, dans l’état inchangé de notre nature, c’est une Grâce véritable d’être à la fois éloigné et brûlé par le contact ; car la plus grande, la plus terrible défaite, le mensonge le plus intolérable, est de La tromper en La servant.

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O Ma, si abominablement seule et si souverainement pleine Seule à porter le Besoin innommable Seule à connaître la force et le pouvoir de l’am our vrai Seule à construire le pont fragile et périlleux Seule à offrir

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Seule à donner Seule consciente Seule à marcher

Tu T’agenouilles devant la petite flamme au fond de chaque être et c’est Toi pourtant qui lui donnes l’aide et la force de grandir.

Tu T’effaces, Tu T’annules Et c’est Toi pourtant L’Epouse et le cœur battant du grand Devenir.

On ne sait pas ce qu’est la Grâce. La pensée humaine ne peut ni la concevoir ni la comprendre.

Mais l’on peut comprendre ce qu’elle n’est pas, ce qu’il est lâche ou vain d’attendre d’elle. Elle est étrangère à la nature et au comportement de l’homme. Si elle advient parfois comme réponse, c’est à une qualité d’appel qui ne se révèle qu’à de très rares instants, quand l’être est dépouillé de toutes ses défenses, de toutes ses demandes et, dans cette nudité, fait le don de soi à Cela qui le fait exister. Elle est étrangère à toute morale, à toute vision de l’homme. Et pourtant elle peut intervenir en toutes circonstances, à tous moments ; son action est instantanée, ses effets sont immédiats et, pour la conscience, son passage laisse une marque que rien jamais nulle part ne peut effacer. Elle est étrangère à toute croyance, à tout dogme de l’homme. Elle existe dans cette réalité où, exempte de toutes les apparences, seule la masse incorruptiblement vraie de chaque être est consciente. L’on peut baigner dans la Grâce, à ces moments où l’on sait, sans plus de doute possible, que Tout est le corps, la vie, la conscience et le chemin du Suprême. Et que le Suprême n’atte nd ni ne souhaite le retour à aucune fusion de quelque nature qu’elle soit, mais que Son chemin est celui d’une déclaration de plus en plus manifeste de Lui- même, d’une aventure de plus en plus consciente dans un inconnu de plus en plus vaste et plus riche d’un devenir de plus en plus plein, dans une reconnaissance de plus en plus nombreuse. Et de chaque être qu’il participe de plus en plus volontairement et joyeusement à une découverte de plus en plus nouvelle, que ce soit dans le repos parfaitement abandonné ou l’action exubérante d’un accomplissement éternel. Il y a eu quelques peuples humains sur la Terre dont l’identité était étroitement, indissolublement liée à la conscience d’un centre intérieur, un avec l’origine comme avec le même centre en chaque être et chaque manifestation de la Nature. Ces peuples avaient pour loi le respect total et premier de chaque personne, et de son droit naturel de choisir et de contribuer librement à une harmonie et un devenir communs. Mais le fait même de leur dédication vivante, impérative, à ce centre d’existence et d’harmonie, ce centre de force et de devenir, impliquait l’impossibilité pour eux de pratiquer le compromis.

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Et ces peuples ont tous été décimés par les flots de la vaste barbarie que l’on a nommée civilisation, la barbarie de tous ceux dont la tête et les désirs avaient monstrueusement enflé aux dépens de l’équilibre de la vie. Il y a quelques survivants, et ceux- là sont les vrais vainqueurs, dont l’expérience se communique inéluctablement, comme la rosée du matin est absorbée par cela que la soif a épuisé. L’on peut se demander pourquoi, à ceux -là dont le besoin était de cette vérité vivante et le respect du manifeste et de son mystère, une action de cette Grâce n’a point répondu. Mais l’Evolution est une et simultanée , sur tout l’espace de notre Terre. Et peut-être sa réponse est-elle bien venue, a-t-elle touché et protégé ces êtres isolés qui ont su reconnaître au- dedans les résonances d’un Sens et d’un chemin pour tout l’Homme, et la nécessité d’un déracinement et d’une destruction pour contribuer au passage de tout l’humain à l’étape suivante. Au contact d’Elle, j’ai cessé d’être ce petit bonhomme né il n’y avait pas vingt ans une certaine nuit de printemps. Devant Elle, j’ai retrouvé les dimensions et la source. En Elle et par Elle, conscient d’Elle, le medium de la conscience vraie. Parce qu’Elle savait, entièrement, profondément, silencieusement, qui Elle était, j’ai su aussi. Entourée, cernée, étouffée, assaillie, adulée, dévorée, Elle était là pourtant, libre absolument, présente totalement, assise dans ce fauteuil clair qu’Elle faisait déplacer d’un point à un autre de Sa chambre, ou arpentant la distance inconnue entre ces murs, Elle Se tenait là, seule et loin en avant dans le temps, seule à savoir mais seule à chercher, incomprise, comment l’après - homme respirerait et vivrait dans l’air de la Matière, une enfant la première d’une autre espèce à transgresser les lois d’une prison corporelle, à chercher l’amour enfin dans les cellules d’un corps dont les autres finissaient par avoir honte ; Elle Se tenait là, comme le seuil vivant d’un espace de Force foudroyante, si tranquille. Ses yeux bruns comme la puissance dedans la Terre, bleus ouverts sur les marches d’une éternité souriante et secrète, gris- verts d’un mystère conscient aux océans de la vie, Elle Se tenait là, à la merci de toutes nos misères et victorieuse parce qu’invinciblement une et vivante, et d e Ses mains si blanches Elle laissait passer, couler, courir la Force d’un monde plein, l a volonté d’un sens impossible, le plein de tous nos manques, la Présence de tous nos vides. Ancienne et mille fois venue, pour appeler, briser les écorces et tirer le grand courant, ancienne et mille fois connue ici et ailleurs, ignorée, condamnée, adorée ou reniée, mais seule à faire la somme d’un état qui n’en finissait pas de se reproduire, d’une histoire maudite à la même fin perpétuelle par le germe de sa contradiction jamais offerte, jamais 8

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affrontée, seule à préparer, travailler et attendre le moment où l’homme enfin saurait – saurait enfin qu’il ne suffit pas, qu’il ne peut rien vraiment, s’il n’accepte pas le changement.

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Un jour Elle avait dit, « on va faire une ville », et déjà Elle était plus loin, et les résistances mêmes La précipitaient plus profond sous le poids de l’Homme, dans une percée irrémédiable au cœur de tout ce qui nous soutient et nous porte. « Cette ville est là , je vous l’offre, sa possibilité – voyons ce que vous en ferez, je vous invite à la tentative – la victoire est certaine, mais serez-vous assez grands pour la découvrir et vous y ouvrir : voulez-vous essayer ? Alors, marchons, c’est la porte d’u n chemin nécessaire et utile, voulez-vous entrer ? Et advienne que pourra ! » Elle n’avait pas dit, « je vous aiderai », mais qu’il faudrait construire un instrument matériel, un outil, pour le rayonnement et l’action de la Force, un point physique qui n’ap partiendrait qu’à Cela. Et la ville, elle, n’appartiendrait à personne en particulier, mais à l’humanité dans son ensemble. Et cet instrument serait le cœur de cette ville. Et des années plus tard, Son cœur à Elle, ce petit organe qui avait appris à supp orter le flot de courants formidables, ce petit cœur d’Elle cessait immobile, à l’instant même où l’on éteignait le dernier vibrateur après la coulée de béton qui joignait en une dalle circulaire les quatre piliers de l’instrument de Sa vision. Pour ces quelques peuples que leur vérité intérieure rendait à jamais incapables de tout compromis, tout le Terre était vivante, toutes les créatures, les pierres, le feu, les mouvements de l’air et des astres, les lieux, les rythmes et les pulsations de toutes choses étaient animés d’un même souffle, par le même flot conscient du manifeste. L’aventure permanente était pour chaque être d’ouvrir et découvrir un peu du grand Mystère, selon les termes de sa propre unicité. Pour eux, reconnaître la vérité d’une chose signifiait la posséder, en un contrat de respect mutuel, de coopération vivante. L’irruption de l’arbitraire, au service de besoins séparés, devait inévitablement détruire leur équilibre : leur identité, dépossédée des conditions de son renouvellement, violée dans sa quête naturelle, volée de sa liberté de choisir, ne pouvait survivre. Le seul choix qui demeurait était, pour l’individu, soit de sombrer dans une déchéance suicidaire en s’abandonnant à la séduction facile des appâts que lui tendait la barbarie triomphante, soit d’accepter les termes d’une solitude effrayante dont l’objet serait d’apprendre à reconnaître la réalité humaine dans son ensemble et, la reconnaissant, de contribuer à la communication d’un certain message. 10

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L’Evolution est in vincible et inaliénable : c’est la Volonté et le Sens dans la grande, l’unique Force de tout. L’Homme, si grand soit -il, lui est subordonné. L’Homme, si petit soit -il, est le corps de sa poussée. Peut-être un des signes révélateurs de la direction de l’Evolution, à la présente lisière de ce passage imminent à une autre étape de sa marche en avant, est l’expérience de la ville, de ces métropoles qui ont bourgeonné sur la planète : l’expérience d’un déracinement radical de tout environnement naturel, d’une séparation d’avec les rythmes physiques de la Terre, dont la présence même devient une abstraction : l’expérience d’être projeté dans un milieu entièrement, exclusivement humanisé, et d’y grandir, d’y éprouver d’autres courants d’énergie, d’y découvrir les termes d’une autre aventure, et d’une autre espèce de choix. Car, alors, tous les autres supports physiques ayant été occultés par l’ombre multiforme de l’homme, la seule présence tangible du Mystère est le corps. L’homme est poussé dans le corps ; c’est dans le corps qu’il doit trouver le passage, c’ est dans le corps qu’il doit découvrir les clés de son propre dépassement. Survivre, c’est devenir.

L’Homme qui, depuis bien longtemps, a perdu le respect de la vie, est attendu dans le corps.

C’est là qu e tout se rassemble. C’est là que tout va se décider.

Ce corps, qui a enduré, supporté tous les excès, qui a appris à redouter et à craindre, plus encore que l’impétuosité des désirs, la marque rigide, l ‘imposition séparée du mental, le corps dont la conscience a été méprisée, écrasée, forcée, violentée sans cesse et sans répit, a pourtant en nous gardé, à travers tout, un ami, un frère : et leur secret partage du vrai n’a jamais cessé. Et ce frère, c’est celui qui regarde et qui sait. C’est celui qui aime. Et qui reconnait.

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Elle ouvrait le chemin, Elle faisait le passage. Capable, de son droit inaliénable, d’accéder à l’état suprême, Elle en ramenait des torrents de Force nouvelle. Irréductiblement fidèle à la liberté de choisir, Elle n’imposait jamais, jamais n’utilisait le Pouvoir sans un assentiment ou un appel conscient. Elle souhaitait notre aide, par amour Elle priait pour notre adhésion et notre compréhension, mais Elle allait, Elle marchait, Elle donnait, par Elle cela coulait, d’Elle cel a jaillissait, les flèches vivantes d’u n Etat où tout est réconcilié, ou Tout a un sens, ou Tout va.

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J’étais reparti.

Et trois années à me débattre entre l’ombre et la confiance, la formation d’un exil, la grimace d’un rejet, et la nécessité pour simplement continuer à vivre d’aider ma propre certitude, ma propre expérience d’Elle et de C ela à éclairer ma vie, mon chemin. C’était finalement aussi à Ses pieds que l’ombre m’avait rattrapé ! C’est autour d’Elle que certains ont eu pour fonction à mon égard de cristalliser cette ombre et de la raviver. Et j’ai plongé dans la grande déformation – sans comprendre tout d’abord comment ni pourquoi, alors q ue je L’avais enfin trouvée, qu’Elle m’avait reconnu, repris et renommé, tout était pourtant devenu si tordu, si perverti et suspect ; puis, commençant confusément de comprendre, je devais pourtant vivre avec le sens d ’ une malédiction que mes efforts mêmes ne pourraient jamais que nourrir. Jusqu’à Elle, tout était dans la foulée, le jugement n’existait pas , les valeurs étaient fluides, l’obscurité flambait de lumière, tout était un seul appel. L’ayant retrouvée, j’avais retrouvé en même temps la fausse hiérarchie de Celui qui toujours veut s’accaparer l’exclusivité de l’Incarné, et contrôler l’accès au pouv oir, de Celui qui, toujours encore, est parvenu à L’étouffer, L’empêcher. Et tout s’était mélangé. Quoiqu’il se passe, j’étais du mauvais côté ; quand même je luttais contre les effets de l’adversité la plus insidieuse et la plus empoisonnée, de ses utilis ations les plus brutales et les plus intimes, quand même j’apprenais directement les fonctionnements et les méthodes de l’Adversaire, dans ma conscience comme dans celle d’autrui, et il me fallait endurer des tensions terribles, j’étais pourtant officielle ment condamné : l’ostracisme avait recommencé. Simultanément, et en-deçà , il y avait de l’espace intouché, imperturbable – et dans cet espace je pouvais, un peu, suivre et sentir, un peu éprouver et comprendre : Elle était là, matérielle, et parce qu’Elle était là, chaque instant de la vie comptait inestimablement, c’était pour Elle du temps gagné, pour Elle – et pour Tout – des secondes taillées dans le grand refus ignorant du changement : l’élaboration lente et minutieuse, infiniment silencieuse, d’un Seuil qui resterait pour de bon, d’une charnière matérielle invisible que rien ne pourrait détruire. Mais ce qui manquait affreusemen t, c’était le bain physique de S a Présence, la qualité, le sens, le contact, presque le goût et l’odeur de S on atmosphère physique. Près d’Elle il y avait l’assurance absolue que tout, tous les mouvements, les circonstances, les possibilités, les énergies, tout était consciemment contenu et nourri, abreuvé de Sens : la sécurité entière et constante, dans la vie même, d’un Sens plus qu’humain. Comme si, jusqu’à présent, ce Sens s’était tenu immobile, s’était abstenu de toute intervention, car jamais aucun être manifeste n’avait eu le courage ou cet Amour qui est Besoin, de se tourner vers lui, de le solliciter, d’aller le quéri r. Et Elle l’avait tiré avec Elle dans le monde et la vie. Avec Elle il était, par Elle, à travers Elle il agissait, ce sourire qui avait toujours attendu.

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(Il est édifiant de constater combien peu nombreux sont les mots disponibles lorsque ce qui souhait e s’exprimer, se communiquer, est de la nature de l’expérience, et non pas de la pensée, et lorsque ce qui demande à se dire est d’ordre crucial, essentiel ou central. Egalement l’est - il de constater que quelques mots suffisent, même s’ils sont employés di fféremment et à différentes reprises dans différents sens, pour véhiculer la réalité d’une expérience lorsque l’autre est, lui, disponible, et conscient en lui - même d’une substance réceptive à l’expérience qui se communique.)

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Puis 1973 est venue.

Dés le commencement de cette année-là, il était clair que, dans les mouvements et l’action de la Force, une volonté était venue de « nous » préparer, de « nous » apprendre à nous passer de la référence ponctuelle à Son corps individuel, de la concentration sur Son corps en tant que réponse, flamme accessible et présence. « Nous » - c’est -à-dire tous ceux, quels qu’ils soient, à travers qui l’humain rencontrait en Elle la Force qui allait fabriquer ou manifester l’après - l’homme. Et la compréhension qui s’ouv rait au contact de cette volonté montrait la nécessité pour Elle de déplacer Son corps derrière un écran de Force consciente, de l’abriter de l’attention humaine, pour pouvoir, mieux protégée, faire seule le pas ultime qui concrétiserait le passage. Ce qu e je ne savais pas alors, c’est que c’était auprès d’Elle, dans Son espace physique et matériel, que la résistance à cette compréhension était la plus grande. Et que, là même et alors même que l’homme devait le plus aider et collaborer, en s’effaçant, en comprenant, comme le chien fidèle regarde et aime son maître quoiqu’il arrive, sans intervenir, c’est là et alors que l’homme a dressé toute son ombre, imposé la misère tranchante de sa petite loi. Pourtant, de ce silence terrible où Elle S’était retirée, poursuivie, violée jusque dans ce silence impossible, Elle, cet absolu d’expérience refusé, nié, Elle dont on ne voulait plus ainsi car Elle avait trahi l’image de leur gloire, soumise par amour à un processus infamant, de ce silence immense et blanc à la mesure de tout ce qui nous sépare encore de la vérité vivante et matérielle, elle était une fois revenue : une ultime fois, revenue Se pencher au grand balcon, et regarder impossiblement cette marée humaine au cœur de laquelle Son amour était enseveli, empêché encore et encore – et pourtant…

Elle ne l’a pas dit, Elle n’a plus rien dit…

Mais le Passage était là, et Elle irait, malgré et en dépit de nous mais pour et avec Cela qui existe vraiment en nous, Elle irait là où Elle continuerait le travail, Elle passerait seule, inconnue, sans lâcher le fil, et de Ses seules mains offertes et plus puissantes que la foudre Elle construirait la réponse.

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Et nous en sommes là.

Il peut s’être écoulé déjà des années ou des siècles, ou des secondes, dans ce temps qui pour nous est encore réel, le temps relatif à notre état de conscience, il est possible que nous grandissions un peu, que nous mûrissions à un point d’adhésion tranquille… En S’en retournant, plus qu’Elle ne l’avait souhaité, derrière les voiles, Elle a aussi retiré au jeu des forces leur champ de bataille, Elle a diffusé partout le dernier repas des vieux antagonistes. Ici et là, dans Sa « ville » et ailleurs, la vieille histoire voudrait encore se reproduire. Mais ce qui en nous a vraiment besoin a, peut- être, juste eu le temps d’apprendre à se faire tout tranquille et invisible, à ne plus attirer les tensions et à laisser s’éteindre ces énergies trop longtemps connues. Et partout sur la Terre, dans une incohérence croissante, une action de tamisage, un choix d’une autre nature, un barattage tenu – par qui, par quoi – à bout de bras pour tout écarter de cette flamme destructrice dont la victoire serait celle du dérisoire et de l’absurde. Dans notre réalité humaine, il y a toujours une grande proportion de drame. C’est le drame, il faut bien le dire, qui nous soulève hors d’une inertie dont nous avons terreur. Les deux derniers millénaires ont été, finalement pour la Terre entière, dans notre substance, marqués au fer par un certain drame dont les données, comme celles d’un mécanisme invisible d’une précision infernale et infaillible, allaient fonctionner dans la trame de toutes nos expériences jusqu’au point de la grande faillite ; ce drame magique, progressivement actuel deux mille fois trois cent soixante cinq jours, chacun de nous en a peut-être à présent joué tous les rôles, sa sève a coulé dans nos veines pour toutes ces vies, qu’on le veuille ou non ses conséquences nous ont touchés, l’hypnotisme de sa densité a livré enfin son pouvoir. Tout est joué. Et ce n’est pas d’un nouveau drame dont nous avons besoin. Mais d’un autre état. D’une conscience plus vraie. Par ce dernier drame, et la transcendance d’un rire qui se souvient, notre subconscient s’est soulevé, s’est défait dans l’expérience commune, et d’anciens réservoirs inabordables, inaccessibles, se sont révélés là, tout près. Les extrêmes se joignent, la boucle est bouclée. (Le but de cet écrire n’est pas de démontrer la raison de ce que j’avance. Je souhaiterais ne rien affirmer. L’expérience ne s’affirme pas, elle se développe et devient seulement plus consciente. C’est, dans un acte de foi, la validité des évidences qu’elle met à jour que je souhaite communiquer, sans rien concéder à la pression d’un intellect qui ne peut que juger

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et comparer d’après des apparences, car il est lui -même dissocié de toute perception consciente. Mon serment, ici, est mon effort pour filtrer ces évidences.)

Dans l’espace d’une journée physique, notre état ordinaire demande aussi cette proportion de drame ; si l’on n’est pas, de fait, dans une situation contraignante, on la crée. Dans les moindres détails. Tant il est difficile, pour notre état, d’aborder toute l’expérience de l’existence physique en se sachant libre et plein. Car ce ne sont qu’à des insta nts privilégiés que nous devenons conscients du choix initial qui nous a fait exister, qui nous fait, à cette seconde même, exister, physiquement. Et c’est cependant la réalisation stable, irréversible, constante, de cet état de conscience, qui permettra un changement réel. Que se passe-t-il à ces instants où, « miraculeusement », nous devenons, ou redevenons, conscients de ce Choix premier et constant, de sa gloire tranquille, de son indicible sécurité ? Sommes-nous tirés, hissés là par la main bénigne mais indépendante d’un quelque Tout Puissant , pour être rejetés l’instant suivant dans notre ignorance avec une différence, celle d’y souffrir un peu plus, de s’y trouver un peu plus mal en point, Devons-nous mériter cet état, et le be soin d’y atteindre et de le garder justifiera-t-il toute l’hideuse absurdité de toutes les violences morales ?

« Mais attends, viens, on va se reposer On va danser par les mots-fragments Qui scintillent et rutilent au grand soleil Posés là sur l’étendue e t le calme Suivre ce vol d’oiseaux sauvages à leur percée De l’abîme Se répandre sur l’onde et tomber De nos limites Chavirer d’un souffle et franchir La paroi

On va chercher retrouver là-bas mais ici Les sœurs les amants les mères les enfants Les époux les fiancés Tous ceux que l’on a aimés Et ceux que l’on n’a su Que fuir Les mille formes corps et voix de notre plénitude jamais Atteinte Mais viens on va suivre les traces du plus grand moi Marcher nos corps dans le Corps De Cà »

La possibilité de cette ville, d’un pays même, Elle l’avait longtemps portée, en cette vie comme en d’autres, une création qui serait un degré intermédiaire, l’établissement de conditions optimales pour la naissance d’un monde nouveau.

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A Celui auprès de Qui Elle S’était rassemblée, à Qui Elle S’était donnée, à Lui Elle voulait à nouveau l’offrir, Lui qui demandait seulement un petit nombre, cent homme s dédiés et prêts. Celui- là, dont l’amour L’avait gardée vivante, Se retira le premier, répondant à cette même nécessité de Se soust raire à l’ attention humaine pour agir et travailler. Alors, Sa ville, Elle l’a offerte au monde , à un humain devenu planétaire malgré lui, offerte comme instrument pour cette Force répandue en tous points. Et advienne que pourra. Ce n’était plus cette création qu’Elle aurait animée, la Force était venue, et travaillait, et Elle jetait quelques graines de vérité dans le grand mouvement de son action et de son travail, et on verrait ce qu’il en sortirait, la sélection se ferait autrement, par des moyens invi sibles, à travers un processus que nul ne pouvait prédire. Les graines étaient vraies, le besoin, réel. Et le moment était venu. Et, dans cette « ville », pour commencer, une ville qui était et serait surtout un chemin, et peut-être une porte, une ouverture concrète sur un autre regard et un autre être matériel, dans cette ville il y aurait une liberté complète. Car il n’y avait et n’y aura jamais d’autres moyens de révéler le besoin véritable et le vrai don de soi. Alors voilà. On a précipité ensemble et pêle-mêle un petit nombre, des corps à peine sevrés, tout encombrés des incompatibles de leurs différentes cultures, touchés dans leurs rêves par un idéal formidable et tout bête dont les résonances profondes mystérieusement les ramenaient à Elle, cet idéal évident de bon sens ou de folie, celui de l’unité humaine : l’unité, comme condition préalable à la manifestation d’un monde nouveau. Largués dans les circonstances les plus contradictoires par le fait d’un privilège incompréhensible et injustifiable aux yeux de toute raison humaine, quelques-uns se sont réveillés là, un matin brûlant, sur un arpent de terre érodée, usée par un siècle de vent et de misère, cernés par une humanité réduite à une caricature d’elle -même, leurs yeux incrédules contemplant l’impossible immensité du travail, mais quelque part autour d’eux comme un s ourire amusé, patient, tranquille, et comme la mémoire à peine resurgie d’une aspiration très ancienne, d’un vœu très ardent, et d’une promesse. Le besoin de vérité devrait remplacer toute contrainte, et en proportion de ce besoin l’homme serait - il capable de s’offrir volontairement au changement. Il faudrait du temps.

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Tout se passe comme si, de la nécessité d’un apprentissage à un équilibre physique sur la Terre, on passai t à la nécessité d’un apprendre matériel.

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De la position physique, du statut de créature physique, l’homme, selon les contrées et les âges, a pu s’orienter dans les différents développements de son expérience, se cristalliser dans les différents aspects de sa personne autrement mouvante et incertaine.

Ceux dont l’axe choisi était d’une communauté avec les mouvements et les formes physiques de la Terre ont cultivé le sens d’un environnement dont chaque être était en partie responsable, en partie le garant.

Pour d’autres, dont le chemin était d’affirmer leur réalité d’homme en explorant et vérifiant les pouvoirs du mental, ce sont les ressources physiques de la Terre qu’il s’agissait d’organiser, d’agencer, de gérer ou d’utiliser au service des besoins croissants d’une vie qui se découvrait de plus en plus séparée de ce même environnement. D’un côté la connaissance instinctive ou profonde que toute possession, pour être vraie, c’est -à- dire féconde d’un progrès de l’être et de la conscience et d’une harmonie supérieure, doit nécessairement être mutuelle ; et de l’autre, la soif d’acquérir, de conquérir, de posséder pour grandir, élargir et diversifier les possibilités de l’expérience, atteindre ce qui est loin, saisir l’inaccessible, prendre et garder la sécur ité acquise. Mais le corps, toujours ignoré. Bafoué, mutilé, l’esclave ou l’objet, la bête de somme, la marchandise ou l’appât, forcé de porter nos symboles et les marques de nos tyrannies, lui-même porteur coupable du germe honteux de notre perpétuelle défaite, ce corps qui ne savait que nous servir un moment pour nous faillir sûrement, cet allié à notre insu de notre déchéance et notre échec, ce corps qui toujours malgré toutes nos gloires nous rendait à notre abjecte soumission… Ou ce corps peut-être parfois aimé pour nous permettre l’expérience et la découverte de nous-même et rendu alors avec égard et respect à la grande matrice du monde et ce corps l’outil de mesure pour évaluer notre conquête de la peur, cette conquête, peut -être, la seule noblesse de l’homme. Mais le corps, vraiment, de conscience il n’avait pas. Comme la pierre, la branche, la corne et la fleur, animé par des forces conscientes, ou bien une machine, merveilleuse oui, mais faillible ; comme la montagne, le chant de l’aube, le grondement de la terre, le signe manifeste, oui, ou le véhicule temporaire d’un laborieux accomplissement dont la conclusion serait ailleurs, toujours ailleurs, ou la sécurité naturelle d’un matériau solide, stable, obéissant dans des limites, fiable jusqu’à un point, pour l’élaboration des valeurs humaines et leur transmission perpétuelle, ou la protection et l’ancre pour chaque étape du voyage de l’âme – mais la conscience qui formait ses atomes, n’était -elle pas Lui, enfin ?

Quand on dit « le corps », notre conscience humaine se tourne en fait vers une confusion de niveaux et d’états, un mélange qui por te ce nom.

De toutes les leçons du passé, de toutes ces tentatives, il y a toujours un Bien à discerner et retenir, une Utilité pour l’avenir. Et tout le reste doit se désapprendre.

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Peut-être est-ce ce désapprentissage, ce « découvrage » du Réel – objet et sujet – qui demandera le plus de temps.

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En ces premières années de la tentative, il y avait partout dans l’espace réservé à Sa ville comme l’onde continue d’une énergie formidable, impétueuse et tranquille, comme si Sa jeunesse même imprégnait les obstacles et leur faisait rendre leurs signes véritables ; dans l’air, les nuées de poussière rouge, le silence sur la terre encore nue, la flambée de mid i ou le déluge aux ravines, la première verdure recueillie comme un oui, il y avait Son rire qui soutenait et joignait, et quelque chose comme un toucher profond, imperçu qui poussait en avant, du dedans de nous comme un or inconnu, la pulsation d’une aven ture par le chemin des instants, un grand arc de lumière dans l’infime de nous -mêmes ; le sens permanent d’une exigence immobile et puissante et, pour chacun de ces premiers gestes quotidiens, d’être vu par le regard immense d’un Hôte nouveau de la Terre. Comme une marée large et paisible qui poussait sans relâche dans tous nos recoins, une loupe objective d’intransigeance posée là sans jugement sur tous nos plis et toutes nos habitudes de ne pas être, toujours prêtes à reformer les écrans et les ornières, sur tous nos subterfuges un éclair vivant, sans mots, sans pensée, mais la constance d’une force si simple et si vraie. Entre cet idéal et notre petitesse, de sa source vivante et consciente à nos mesures étroites, Elle portait, versait partout l’énergie d’un lien, d’un pont, d’un chemin - on se sentait porté, soulevé, sollicité jusque même dans le piège de nos heurts et nos colères ; jamais écrasés que par nous-mêmes , et pour rien, c’est avec nos propres idées, nos propres images, qu’il fallait se battre, avant même de pouvoir toucher la matière de cet avenir.

On ne savait rien.

Rien, mais qu’Elle était si belle, rien mais que c’était Elle.

Et que, puisqu’Elle était là, et qu’Elle le disait, c’est que c’était enfin possible. Et que, peut-être, si parfait tout semblât- il autour d’Elle, si conscient et dédié, et si grande et si forte fût-Elle, peut-être, quelque part, malgré notre épaisseur, notre grossièreté, notre lenteur, avait- Elle besoin qu’on aide ? Peut-être silencieusement quelque part demandait-Elle comme un ensemble, un nombre, qui comprendrait juste assez pour La soutenir, qui émettrait en réponse une énergie de confiance active et fidèle, pour balancer la grande masse indifférente et toute la mauvaise volonté ? Car nous n’étions venus pour aucun salut personnel, ni pour aucune réalisation spirituelle – nous n’étions venus que parce que, quelque part, sans le savoir vraiment, nous avions entendu un appel, et l’avions reconnu.

Mais aussi on était humain, comme tout le monde, et comme tout le monde on jetait sur Elle toutes nos difficultés, on Lui portait nos peurs, nos fantômes et nos nœuds à défaire et

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