D'un seuil, témoigner

Reconnaissant que nous étions incapables, dans notre état et pour le présent, d’établir une hiérarchie éclairée, faute de représentants dont la nature serait suffisamment transformée pour être à l’évidence imperméables à toute partialité et tout aveuglement, nous nous sommes trouvés dans la nécessité de susciter la formation d’une variété d’organes, de canaux et de digues, exerçant un contrôle mutuel permanent et dans tous les domaines, dont la fonction comm une serait de tamiser les choix et les décisions, mais aussi dont l’effet serait d’en diluer et d’en alourdir l’action. Et, à mesure que s’exprimait cette recherche, avec ses hésitations, ses reculs, ses petits pas en avant, et que se développait doucement en nous une certaine qualité d’intuition et un discernement, dans le détail, de la nature de tout mouvement, il semblait aussi que cette grande impulsion créatrice qui éveillait l’enthousiasme, voyant son courant s’enfoncer dans les sables de nos méandres , s’amenuiser dans le jardin décevant de notre laborieuse aventure, se retirait et s’éloignait, s’en retournait planer comme un grand oise au déployé, un peu impatient, à la lisière de l’expérience. Nous faisions figure un peu timorée, et l’on ne savait guère comment regrimper les niveaux. En laissant grossir l’ombre de l’ennemi, de l’adversaire, notre contact conscient et confiant avec l’Action véritable s’était voilé : nous appréhendions partout le monstre à mille visages de sa résurgence imperturbable, sa possible ubiquité drainait nos énergies et corrompait notre accord. Le mythe de notre unité s’effritait de toutes parts. Si l’on veut, avec un peu d’humilité et de plasticité, tout est une occasi on de progrès, les erreurs aussi. Matériellement et physiquement, l’organisme d’une société libre s’était précisé ; du blanc de l’idéal, par le flou de nos idées, dans la découverte vivante et quotidienne des implications du chemin, comme l’embryon d’un organisme adaptable s’était un peu révélé. Il y avait besoin, maintenant, pour chacun, de trouver ou retrouver son propre accès direct et libre d’influences à la force et la lumière du chemin, à la présence qui seule compte, et de passer à une compréhension plus vraie et mieux éprouvée de notre multiplicité. D’apprendre, seul aussi, à percevoir directement les nécessités de l’unité réelle. Il y a, dans la vie humaine, une grande confusion à propos du pouvoir. Nous avons élaboré, comme en tangente du problème, diverses méthodes pour identifier le dédale des conséquences, en termes de jeux et de rapports de force, d’une dissociation du pouvoir qui appartient en propre à l’individu, le pouvoir de choisir. Nos cultures, presque sans exception, nous conditionnent à soumettre notre volonté consciente à toutes sortes de structures, de formes et d’images, qui l’éloignent de sa propre référence vivante. Ces structures, transmissibles, sont devenues toujours plus complexes dans le temps, et même lorsque certaines d’ent re elles sont finalement brisées ou rejetées comme des carcans devenus trop évidents, la cause subtile de leur formation, qui justifie leur rôle, demeure agissante.

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