D'un seuil, témoigner

Dans une société libre, libre au moins dans sa fondation et son orientation, il faut donc laisser à chacun le libre accès aux ressources et aux moyens de se développer. Cela implique que deux conditions doivent être remplies : l’une est l’engagement de l’individu à l’honnêteté et la transparence dans la définition de ses propres besoins ; l’autre, une confiance de la part de tous en la capacité de chacun de découvrir son propre chemin sans accaparer plus qu’il ne lui est vraiment nécessaire. Là se trouvent, dans la transition multiforme vers une harmonie plus consciente, les termes d’un premier contrat social inévitable. Lorsqu’on se trouve physiquement prisonnier d’une société sclérosée au point d’une violence active et permanente sur la liberté et l’identité de l’individu, ainsi dans le cas d’une dictature, il semble toujours qu’il n’y ait qu’une alternative à la lâcheté, la trahison et l’obéissance servile, et c’est la lutte active, le rassemblement sous une bannière et un emblème de liberté qui ait le pouvoir momentané de d issoudre nos peurs et d’instiller en nous le sens dynamique du sacrifice, de la dignité, de l’héroïsme ; dans un mouvement de stimulation et de persuasion mutuelles, nous parvenons au moins à sauver notre intégrité car, pour l’homme moral, la perte du resp ect de soi est pire que la mort. Il arrive que l’on atteigne la victoire et déloge l’oppresseur. Et chacune de ces victoires est une victoire de l’humanité sur ses démons intérieurs. Il est rare, toutefois, que l’on ait clairement vu et éprouvé ce qui, en nous, a évoqué, autorisé, suscité la formation et la cristallisation d’une situation si extrême, que l’on ait touché les causes et les mécanismes de cette lente défaite qui a précédé son règne. Il était une chose que l’on pouvait d’entrée comprendre aisé ment, puisque nous nous trouvions rassemblés là par le libre choix individuel de participer à une tentative dont le but déclaré était d’une envergure et d’une portée intérieure au moins terrestres, et cela concernait la relation des individus aux biens matériels. Ni l’étendue de cette terre rendue disponible, ni rien de ce qui s’y développerait, s’y bâtirait, s’y inscrirait, ne pouvait et ne pourrait appartenir à personne en particulier, ni même à aucun groupement. Aussi longtemps que nous séjournerions là, nous en serions les garants, les responsables devant l’homme et devant la Force, et ce serait seulement dans la mesure de notre capacité à prendre soin de la matière et de la terre que nous nous acquitterions de cette tâche et pourrions jouir de leur utilisation. Il y avait là un autre écueil. Il est possible, nous l’avons vu sans tarder, d’intervenir dans le libre apprentissage de cette loi claire et ouverte, de la transcrire en une loi autoritaire et séparée et, l’appliquant à la lettre lors qu’on le jug e utile à des fins moins avouables, de manipuler le mouvement des êtres. Il nous fallut donc, dés que le premier ennemi apparent fut repoussé de la scène, qui nous avait révélé ce danger, rechercher les moyens de nous garder, et tous les participants à ven ir, de la possibilité d’une telle manipulation. 24

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