D'un seuil, témoigner
Gouverner par le regard paisible et fort de cet être profond en nous qui croît dans le silence et la lumière, l’incorruptible, le guerrier, le frère, le libre serviteur du Sens, le découvreur du chemin… Gouverner soi-même et sa nature, sans contrainte arbitraire, libres de la nécessité abrutissante d’avoi r à recourir aux formes extérieures de la loi, libres de la prison dénaturante des rôles… Une anarchie claire et tranquille à la recherche d’une harmonie progressive, à l’écoute du changement, à la libre découverte de méthodes nouvelles au service d’un dép loiement de vérité… Et quelque part dans notre conscience à peine éveillée, comme la silhouette imprécise d’une hiérarchie magique, spontanée, comme un organisme de vérité où chaque être irait infailliblement à son juste degré, occuperait sans errer la fonction de sa capacité, où la Force trouverait ses corps justes à leur juste place pour son action pleine et chacun aurait, de la station unique et irremplaçable de son état, la conscience directe de l’Un et la richesse innombrable de l’unité… Et, alors qu e se tendait en nous l’arc de cet idéal impraticable, rêve ou chimère ou folie, le besoin de vivre ici sa réalité, de la mettre en mouvement dans la matière, de la vérifier, de l’éprouver et de s’unir à elle, il nous semblait en fait nous enfoncer dans l’épaisseur d’un compromis, d’être tirés par la masse d’une inertie, qui avait aussi notre visage. Alors, la lucidité ancienne de l’imperturbable Témoin nous calmait doucement et nous montrait les données de la tâche, nous enseignait les rudiments d’un réali sme ouvert, au service du changement. Car la participation, l’offrande au changement doit être intégrale, ou le changement ne nous concernera pas. Le gouvernement par les autres n’a jamais été et ne sera jamais qu’un pis -aller, une violence et un compromis. Les structures et les institutions ne sont que les signes de notre infirmité. Les seules acceptables sont celles qui se perçoivent elles-mêmes, à travers leurs représentants, comme instruments d’une protection nécessaire au service du développement des individus. A ce point, l’on bute sur le premier écueil. D’une part, et d’une manière générale, l’humanité, dans son propre mouvement de rencontre avec elle-même en tous points, a brisé en même temps les limites des contextes naturels au sein desquels progressaient les individus ; déraciné de son milieu, exposé à des influences contradictoires, l’individu s’est trouvé dépossédé de cette protection naturelle qui l’aidait à définir ses propres besoins. D’autre part, selon ses besoins intérieurs d’expé rience et de découverte, ses besoins extérieurs changent ; il n’existe pas de mesure uniforme dont l’application extérieure ne soit profondément fausse et insatisfaisante et n’ait pas des conséquences asservissantes ou mutilantes.
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