D'un seuil, témoigner
Et la même dissociation ou la même perte d’instinct se produit dans ces espèces animales qui se sont laissé domestiquer par l’homme et lui ont permis, dans leur confiance absolue, de les manipuler à des niveaux essentiels. Nous avons encore ce qui ressemble à l’instinct animal de reproduction, mais partiellement seulement et sans, justement, ce discernement instinctif des conditions favorables. Nous ne nous perpétuons ainsi que parce que nous n’avons vaincu ni la déchéance physique ni la mort, parce que nous n’avons pas dépassé la nécessité de la mort inconsciente. Nous nous perpétuons parce que nous ne savons pas grandir en conscience, nous ne savons pas appeler, devenir, nous ne savons pas choisir. Notre petitesse ne sait pas disparaître, alors elle nous étouffe et nous étrangle, sa ténacité nous lasse et nous use jusqu’à ce que, fatigués de nos murs et de nos ornières, nous appelions la délivrance, accueillions la possibilité même de ne plus être. D’autres, issus de nous -mêmes, chair de notre chair, seront, continueront. Nous perpétuons encore, avec une conviction diminuée, une passivité accrue, la domination humaine sur la Terre. Le maître humain du royaume de la Terre, l’homme un ami et l’hôte attendu, bienvenu, mais aussi l’homme l’étranger l’ombre : et la Nature se rétracte, violentée. Et, à présent que nous avons investi toute la Terre de notre vacarme avide et que nous ne connaissons même plus, ou si rarement encore, ces moments terriens de communion reconnaissante et pleine, qui nous faisaient murmurer dans nos cœurs « oh, pour cet instant, tout cela valait la peine, maintenant je peux mourir… », ces secondes d’une extase simple et en tière où tout participe et se joint, la fleur la rosée le soleil le pourpre l’arbre et la plaine et le sol qui bat, matériel – à présent que ces instants mêmes sont exclus de notre expérience naturelle et que partout nous rencontrons l’image de nous -mêmes et de notre manque, quelque chose nous dit pourtant : « attends ! c’est là… le levier, la joie… ! ». Dans le contexte de cette « ville », tournant sur l’axe de cet idéal trop large et trop évident pour l’étroitesse craintive de nos exclusivismes, cet idéal d’unité, par -delà les races, les religions, les cultures, les partis, qui carillonne à toute volée l’appel impératif à grandir, la véhémence de toutes nos petitesses a resurgi la même, mais plus pauvre d’être dénudée. Toute notre manière politique d ’exister, nos subterfuges et nos vertus, nos ouvertures passives, nos lâchetés, nos fermetures opiniâtres, nos complaisances, notre crasse et nos refus, notre insuffisance à aimer, nos combats de coqs, nos ostracismes, nos calculs, nos complicités, nos raisons, nos indignations, nos fausses révoltes, nos plaintes, nos revendications, notre désordre, nos peurs, notre misère, nos démons, nos victimes, nos martyrs, nos bouffons, nos opinions, nos images, nos violences – toute la foule habituelle de nos hôtes e t l’insidieuse omniprésence du conflit – sont revenus avec nous peupler la question. 23
En nous, comme une brûlure consciente, la marque vivante de Son cri, « le temps est venu du gouvernement de l’âme » !!!
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