D'un seuil, témoigner
Et ainsi sous nos pas béait le gouffre d’un piège plus subtil et plus dangereux, celui de s’en remettre à l’adversité, à l’opposition, pour éveiller notre aspiration et, dans cet acte passif, de justifier à nouveau, en nous et partout, la nécessité de sa fausse réalité. Ainsi la méfiance, juste à côté du rire et de l’héroïsme facile, reprenait ses droits. Pourtant, péniblement – et douteusement dans les formes et les moyens, aux yeux d’une exigence plus grande -, on a bien fini par la remporter, cette pauvre victoire qui ne décide, finalement, que de presque rien ; mais aussi, de presque tout, puisqu’elle porte le choix de la direction, le choix de l’évolution. Puisque les rôles anciens avaient ressuscité, il nous fallait bien reprendre les nôtres et lutter dans les règles, rejeter de l’espace réservé l’influence dissolvante et rétrograde, annihilante et avide, du vieux mensonge auquel l’homme s’est lié. Mais la vraie victoire – car, quelque part, tranquille, elle est là - , c’est d’avoir acquis le temps, par la force de persévérance d’un choix sûr et profond, de réaffirmer, pour Elle, que ce chemin- là, cet Avenir, avait trouvé dans l’homme sa jetée et son port, que l’attache tenait bon. Fatigués dans notre partage, encombrés de soupçons et de petites hontes, un certain nombre de nos images abandonnées à la bataille ou défaites par le temps, plus entiers pourtant par un besoin devenu plus matériel, tâtonnant à l’écoute pour retrouver la source qui renouvelle, ém ergeant à pas hésitants d’un cauchemar dont les ombres défigurent le chemin, on a peut-être enfin rejoint la ligne de départ, un peu plus humbles peut-être, par le retard. Il y a ces millions d’instants qui ne font jamais une somme. Et l’on vit. On est là, matériel. La sève monte, inlassable, dans les plantes et les arbres, portant le feu qui incarne, la force qui manifeste. Chaque cellule a son code et son parcours, chaque atome est réponse tournoyante au seul besoin d’être. Nos instants diffèrent, ils sont de nature, de temps, de vitesse, de force, de densité différents, et cependant un seul temps les égrène, le temps de nos corps, et là se forme la mesure commune de leur puissance vraie au devenir. Partout où se déclare un terrain pour l’expérience, s i petit ou restreint soit-il, nous avons une règle, une loi, et seul un enfant au- dedans peut la dire… Q uand on est, on est, c’est tout. Il n’y a pas de « moyens ». Mais la grâce de ce besoin. Et là où on n’est pas, alors on n’imite pas, on ne prétend pas, on ne touche pas au pouvoir : c’est l’humilité.
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