D'un seuil, témoigner
Toute forme fixe, extérieure, de ce « nous », me semblait hâtive, et suspecte. Car il me semblait que ce « nous » n’était pas nécessairement la somme d’identités précises et déterminées, mais plutôt un état ou un espace naturels à la conscience vraie, un état qu’il fallait se garder d’i miter – et que l’on accèderait à cet espace sans y penser, chacun suivant sa vérité.
Pourtant je me trouvais là, membre et partie d’un corps qui déjà commençait à s’étiqueter. Comme aux premiers moments de la formation d’un mythe qu’il faudrait un jour ou l’autre
démolir et désagréger. Il y avait un malaise. Je sentais une chute de niveaux.
Ce n’était plus, déjà, des petits bouts d’homme , des apprentis du vrai, projetés dans le grand bain puissant d’une lumière qui savait et ferait, n’ayant plus qu’une nécessité, celle d’apprendre à s’ouvrir et se donner ; mai s c’étaient déjà ces repousses de nos soi marionnettes, qui parlaient et cogitaient et collaient sur l’idéal leurs idées et croyaient de nouveau que cette « ville », il fallait la « faire ». Il ne s’est pas écoulé beaucoup de temps avant que se présente à nous un premier piège, incontournable et nécessaire. Ceux qui avaient été auprès d’Elle les intermédiaires pour l’élaboration des condit ions matérielles du travail, auxquels Elle avait confié la tâche de canaliser les énergies qui s’offraient à contribuer à l’expression physique du chemin, délivrés de la présence de Son action imprévisible et souveraine, se sont retrouvés tels qu’ils étaient encore, liés à leurs propres ressources, nivelés à leur propre capacité d’être et de comprendre. Et leur action a glissé, sans trop de peine, dans le durcissement de la différence et la prétention partiale à un idéal redevenu pauvrement et seulement « spirituel » (c’ est-à-dire moral). Perdant l’accès au véritable pouvoir du changement, ils se sont recroquevillés sur les forces moindres des vieux rôles sempiternels : ils sont devenus les responsables et les propriétaires du chemin. Sans vergogne et sans regret, ils ont repris, à mi-versant du rêve, la position « réaliste ». Et on a compté les sous. Et les camps, peu à peu, inéluctablement, se sont définis.
On marchait à l’envers. C’étaient les masques lumineux qui tombaient, retardant d’autant le moment où les masques obscurs seraient enfin dissous.
Le grand marasme de la dualité nous reprenait dans son étreinte gluante à jamais incertaine.
Alors, « nous », de notre côté, il nous a fallu re-dresser les drapeaux, re-prendre les flambeaux, re-fourbir nos codes et nos lois secrètes et, pour adoucir le labeur trop connu, adhérer un peu beaucoup à la croyance que l’ennemi resu rgi nous renforcerait et nous aiderait dans la construction de notre unité ; et même, pour rire un peu de lui, ce vieil impuissant coléreux et jaloux qui paradait encore sur les ruines fumantes de son monde, qu’il n’était en fait revenu que pour ça, pour n ous aider et nous stimuler et nous éclaircir.
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