D'un seuil, témoigner
Alors restaient sur la scène des petits hommes, des morceaux d’humain, des représentants de l’impasse, sollicités au - dedans d’eux par un certain appel qui les faisait se retrouver là, et dans leurs mains les fils d’un chemin multiple, impossible et léger, ou d’une œuvre considérable dont la responsabilité pesait déjà trop lourd. Et rien à montrer à la foule que les apparences d’une utopie ambigüe ou d’un luxueux idéal. Pourtant, que reste-t- il quand on n’a plus de famille, d e clan, de parti, de nation ni de but vraiment, quand on n’a plus de rival ni d’ennemi, qua n d on n’a plus rien à fuir ni à revendiquer, plus rien à prouver ni à détruire, plus rien à prendre ni retenir, que reste-t-il quand on est tout nu, seul avec d’autr es aussi nus, sur une terre nue devant un avenir nu ? Cela ne se ferait pas en un jour. La racine de l’illusion demeure, prête à repousser au -dehors au premier geste séparé. Et elle repoussait. C’était normal. Mais les justifications lui étaient retirées. On commençait de voir la chose à vif, de la vivre directement, à la seconde : la séparation – la coagulation immédiate, dans l’acte, la pensée. Crue. Sans fard. Le problème. Quelques mots résonnaient dans ce silence, encore incompris : « Nous voulons une race sans ego… ! »
Alors, c’était maintenant. Il y avait un lopin de terre. Une aide était tangible. Il faut passer.
On était là, le chemin amorcé, il fallait trouver, commencer de trouver ce qui, au monde, à tous les mondes, peut construire l’unité de l’être, l’unité vraie, la vérité solide : ce secret levier, ce Roi conscient qui n’exclue ni ne divise, ne mutile ni n’usurpe, ne favorise ni n’occulte, ce Roi qui est, et répand le pouvoir d’être vraiment…
Et quand viendrait à nous le moment, aurions-nou s cet héroïsme d’être d’abord des imbéciles, seuls dans un champ de valeurs déracinées, et de sourire, et de continuer ?
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Depuis quelques années déjà, j’étais conscient, naturellement et sans effort, à certains moments intérieurs, d’un « nous » dont j’étais un battement, un regard, d’une évidence qui était « nous » ; parfois, en présence d’Elle, j’étais seul ; parfois, envers Elle, j’étais « nous », ou plutôt, c’était « nous ». Et j’aimais que cela soit laissé à ses propres rythmes, j’aimais que la coïn cidence de ce « nous » avec l’autre, avec d’autres, dans la vie, soit donnée sans la rechercher, gratuitement, un signe de reconnaissance pleine soudain sur le chemin.
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