D'un seuil, témoigner
Le statut de l’homme est double. Il y a l’homme, et il y a l’état humain.
L’homme, ce visage infiniment, pro fondément familier, cette présence qui donne sens à la création, cette incarnation de son âme ; l’homme, la sécurité révélée, le mystère animé, allumé de tendresse, l’homme le pays, le port, l’ancre et le havre ; l’homme, l’hôte souhaité, qui détermine la place de chaque chose et par ses mains l’extase du créé ; l’homme l’harmonie et l’ordre du séjour matériel, la résonance infaillible, le sourire reconnu ; l’homme hospitalier, l’homme convivial, l’homme fraternel : l’homme a tous les droits que peut donner la confiance, le besoin d’être aimé et celui d’aimer. Et l’état humain, ce croisement, cet espace : les tentatives infructueuses de la Nature y ont laissé leurs organes, leur empreinte cellulaire ; le souvenir de tous les états y demeure, permanent ; les instincts de l’animal y ont cours, et ceux de survie de toute espèce confrontée à la mort ; les entités et les formations de la Nature et de la vie s’y procurent voix et geste ; les dieux y ont leurs habitudes et s’y livrent bataille ; la myriade des formes de conscience y vient mendier un corps, un accès ; et toutes les forces qui, dans une mesure, voudraient contrôler l’évolution, s’y engagent, y agissent. Ainsi, le travail, comme l’avenue la plus sûre à un état d’offrande et de réceptivité, de disponibilité au changement. Le travail, comme le moyen le plus abordable pour établir une collaboration active par-delà les différences. Le travail, comme l’expression la plus claire de notre bonne volonté à franchir nos limites et ouvrir notre conscience. Le travail, non pour ses résultats extérieurs, bien que leur utilité pratique soit évidente, mais comme instrument de cohésion et de rassemblement. Le travail, non comme imposition arbitraire, comme nécessité extérieure ou comme sacrifice, mais comme éco nomie volontaire des énergies au service d’une transparence, et comme manifestation de notre engagement. Le travail, non comme un devoir moral, mais comme respect des lois subtiles du partage et de l’équilibre. Le travail comme la forme la plus harmonieuse et la plus progressive d’un choix qui implique plus que nous-même. Et il y avait tout à faire, tout à créer, tout à manifester, à l’orée de cette ville pas encore née. Avec, pour seul indispensable souci, celui de ne pas laisser aux structures du passé le droit de reprendre des formes, même améliorées. Il est un effet du travail accompli dans l’esprit juste, c’est -à- dire dans la liberté d’un choix volontaire et renouvelé que seul le temps permet de réaliser, et qui est peut- être l’une des clés pour l’évo lution de la conscience matérielle : par la répétition régulière, maintenue, de l’effort physique sur la matière, d’un effort sans violence, orienté, d’un effort sans calcul,
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