D'un seuil, témoigner

nos révoltes, nos demandes et nos plaintes, on rejoignait le chœur misérable, on rentrait dans les rangs.

On se rendait bien compte que, s’il était jamais une tâche difficile, c’était la Sienne, mais… puisqu’Elle avait la force de l’accomplir, Elle pouvait bien aussi prendre la nôtre ?! Quelquefois, on voyait : on voyait comme l’homme sans cesse rappelait la confusion qu’Elle venait d’éclaircir, relevait les barrières qu’Elle venait de défaire, recréait le refus qu’Elle venait de dissoudre, et comme tous, autant que nous étions, accumulant les bonnes raisons, nous La tirions, La tirions, L’empêchions… Nos psychologies et nos médecines retirent leur subsistance et leur justification de situations de contrainte ; toutes les disharmonies qu’elles souhaitent ou prétendent comprendre, éclairer ou guérir, sont l’effet de tensions et de contradictions dont les causes nous sont cachées par le fait même de cette omniprésente contrainte dans la vie de l’homme. Et l’on a rarement la possibilité ou, l’ayant, l’on se donne rarement la peine de voir ce qu’il en serait si l’on supprimait la contrainte, à commencer par ses formes et ses symboles extérieurs. Ins crite dans la trame de notre substance, est l’étrange conviction que l’homme, s’il était exempté de la contrainte, deviendrait immanquablement et avec une rapidité incontrôlable l ’agent et l’outil de sa propre destruction, comme de celle de toutes les val eurs humaines sur lesquelles il a fallu tout cet interminable labeur pour parvenir à s’entendre, collectivement. Notre perception de nous-mêmes, en tant que créatures, est profondément empreinte de méfiance. A côté de cette conviction, se trouve une peur non moins étrange : celle de la stérilité, de la nullité ; nous redoutons l’absence de contraintes et ce qu’elle révèlerait de notre état d’humains, nous redoutons l’inertie dans laquelle nous serions replongés, tant toute notre expérience d’homme nous a c onditionnés à croire que c’est par la difficulté que naissait l’ impulsion créative, par la répétition de la difficulté que s’affirmait la volonté de mener à terme nos créations, que c’est dans la contrainte seulement, par la contrainte comme milieu, comme environnement, comme condition générale, que l’homme parvenait à entrer en contact et à s’unir à des forces de réalisation qui lui procurent une identité, un statut supérieur. Sa « ville », Elle l’avait voulu avant tout comme un espace de liberté, un espa ce, justement, exempt de toutes contraintes, qu’elles soient morales, sociales, religieuses, politiques et même, jusqu’à un certain point, physiques. Il y avait pourtant deux conditions importantes, dont la nature même révélait une seule nécessité impérative. La première était que l’appartenance à cette tentative, à cet espace, devait être l’effet d’un choix volontaire de se mettre au service de cet idéal d’unité, et de sa force dynamique ; la seconde condition, implicite de la première, était la sincérité de discerner entre la moindre liberté de satisfaire les désirs d’une nature humaine qui était encore leur esclave, et la liberté plus grande de marcher vers la manifestation de cet idéal, d’en découvrir le chemin.

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