D'un seuil, témoigner

Peut-être est-ce ce désapprentissage, ce « découvrage » du Réel – objet et sujet – qui demandera le plus de temps.

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En ces premières années de la tentative, il y avait partout dans l’espace réservé à Sa ville comme l’onde continue d’une énergie formidable, impétueuse et tranquille, comme si Sa jeunesse même imprégnait les obstacles et leur faisait rendre leurs signes véritables ; dans l’air, les nuées de poussière rouge, le silence sur la terre encore nue, la flambée de mid i ou le déluge aux ravines, la première verdure recueillie comme un oui, il y avait Son rire qui soutenait et joignait, et quelque chose comme un toucher profond, imperçu qui poussait en avant, du dedans de nous comme un or inconnu, la pulsation d’une aven ture par le chemin des instants, un grand arc de lumière dans l’infime de nous -mêmes ; le sens permanent d’une exigence immobile et puissante et, pour chacun de ces premiers gestes quotidiens, d’être vu par le regard immense d’un Hôte nouveau de la Terre. Comme une marée large et paisible qui poussait sans relâche dans tous nos recoins, une loupe objective d’intransigeance posée là sans jugement sur tous nos plis et toutes nos habitudes de ne pas être, toujours prêtes à reformer les écrans et les ornières, sur tous nos subterfuges un éclair vivant, sans mots, sans pensée, mais la constance d’une force si simple et si vraie. Entre cet idéal et notre petitesse, de sa source vivante et consciente à nos mesures étroites, Elle portait, versait partout l’énergie d’un lien, d’un pont, d’un chemin - on se sentait porté, soulevé, sollicité jusque même dans le piège de nos heurts et nos colères ; jamais écrasés que par nous-mêmes , et pour rien, c’est avec nos propres idées, nos propres images, qu’il fallait se battre, avant même de pouvoir toucher la matière de cet avenir.

On ne savait rien.

Rien, mais qu’Elle était si belle, rien mais que c’était Elle.

Et que, puisqu’Elle était là, et qu’Elle le disait, c’est que c’était enfin possible. Et que, peut-être, si parfait tout semblât- il autour d’Elle, si conscient et dédié, et si grande et si forte fût-Elle, peut-être, quelque part, malgré notre épaisseur, notre grossièreté, notre lenteur, avait- Elle besoin qu’on aide ? Peut-être silencieusement quelque part demandait-Elle comme un ensemble, un nombre, qui comprendrait juste assez pour La soutenir, qui émettrait en réponse une énergie de confiance active et fidèle, pour balancer la grande masse indifférente et toute la mauvaise volonté ? Car nous n’étions venus pour aucun salut personnel, ni pour aucune réalisation spirituelle – nous n’étions venus que parce que, quelque part, sans le savoir vraiment, nous avions entendu un appel, et l’avions reconnu.

Mais aussi on était humain, comme tout le monde, et comme tout le monde on jetait sur Elle toutes nos difficultés, on Lui portait nos peurs, nos fantômes et nos nœuds à défaire et

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