D'un seuil, témoigner

affrontée, seule à préparer, travailler et attendre le moment où l’homme enfin saurait – saurait enfin qu’il ne suffit pas, qu’il ne peut rien vraiment, s’il n’accepte pas le changement.

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Un jour Elle avait dit, « on va faire une ville », et déjà Elle était plus loin, et les résistances mêmes La précipitaient plus profond sous le poids de l’Homme, dans une percée irrémédiable au cœur de tout ce qui nous soutient et nous porte. « Cette ville est là , je vous l’offre, sa possibilité – voyons ce que vous en ferez, je vous invite à la tentative – la victoire est certaine, mais serez-vous assez grands pour la découvrir et vous y ouvrir : voulez-vous essayer ? Alors, marchons, c’est la porte d’u n chemin nécessaire et utile, voulez-vous entrer ? Et advienne que pourra ! » Elle n’avait pas dit, « je vous aiderai », mais qu’il faudrait construire un instrument matériel, un outil, pour le rayonnement et l’action de la Force, un point physique qui n’ap partiendrait qu’à Cela. Et la ville, elle, n’appartiendrait à personne en particulier, mais à l’humanité dans son ensemble. Et cet instrument serait le cœur de cette ville. Et des années plus tard, Son cœur à Elle, ce petit organe qui avait appris à supp orter le flot de courants formidables, ce petit cœur d’Elle cessait immobile, à l’instant même où l’on éteignait le dernier vibrateur après la coulée de béton qui joignait en une dalle circulaire les quatre piliers de l’instrument de Sa vision. Pour ces quelques peuples que leur vérité intérieure rendait à jamais incapables de tout compromis, tout le Terre était vivante, toutes les créatures, les pierres, le feu, les mouvements de l’air et des astres, les lieux, les rythmes et les pulsations de toutes choses étaient animés d’un même souffle, par le même flot conscient du manifeste. L’aventure permanente était pour chaque être d’ouvrir et découvrir un peu du grand Mystère, selon les termes de sa propre unicité. Pour eux, reconnaître la vérité d’une chose signifiait la posséder, en un contrat de respect mutuel, de coopération vivante. L’irruption de l’arbitraire, au service de besoins séparés, devait inévitablement détruire leur équilibre : leur identité, dépossédée des conditions de son renouvellement, violée dans sa quête naturelle, volée de sa liberté de choisir, ne pouvait survivre. Le seul choix qui demeurait était, pour l’individu, soit de sombrer dans une déchéance suicidaire en s’abandonnant à la séduction facile des appâts que lui tendait la barbarie triomphante, soit d’accepter les termes d’une solitude effrayante dont l’objet serait d’apprendre à reconnaître la réalité humaine dans son ensemble et, la reconnaissant, de contribuer à la communication d’un certain message. 10

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