D'un seuil, témoigner
Et ces peuples ont tous été décimés par les flots de la vaste barbarie que l’on a nommée civilisation, la barbarie de tous ceux dont la tête et les désirs avaient monstrueusement enflé aux dépens de l’équilibre de la vie. Il y a quelques survivants, et ceux- là sont les vrais vainqueurs, dont l’expérience se communique inéluctablement, comme la rosée du matin est absorbée par cela que la soif a épuisé. L’on peut se demander pourquoi, à ceux -là dont le besoin était de cette vérité vivante et le respect du manifeste et de son mystère, une action de cette Grâce n’a point répondu. Mais l’Evolution est une et simultanée , sur tout l’espace de notre Terre. Et peut-être sa réponse est-elle bien venue, a-t-elle touché et protégé ces êtres isolés qui ont su reconnaître au- dedans les résonances d’un Sens et d’un chemin pour tout l’Homme, et la nécessité d’un déracinement et d’une destruction pour contribuer au passage de tout l’humain à l’étape suivante. Au contact d’Elle, j’ai cessé d’être ce petit bonhomme né il n’y avait pas vingt ans une certaine nuit de printemps. Devant Elle, j’ai retrouvé les dimensions et la source. En Elle et par Elle, conscient d’Elle, le medium de la conscience vraie. Parce qu’Elle savait, entièrement, profondément, silencieusement, qui Elle était, j’ai su aussi. Entourée, cernée, étouffée, assaillie, adulée, dévorée, Elle était là pourtant, libre absolument, présente totalement, assise dans ce fauteuil clair qu’Elle faisait déplacer d’un point à un autre de Sa chambre, ou arpentant la distance inconnue entre ces murs, Elle Se tenait là, seule et loin en avant dans le temps, seule à savoir mais seule à chercher, incomprise, comment l’après - homme respirerait et vivrait dans l’air de la Matière, une enfant la première d’une autre espèce à transgresser les lois d’une prison corporelle, à chercher l’amour enfin dans les cellules d’un corps dont les autres finissaient par avoir honte ; Elle Se tenait là, comme le seuil vivant d’un espace de Force foudroyante, si tranquille. Ses yeux bruns comme la puissance dedans la Terre, bleus ouverts sur les marches d’une éternité souriante et secrète, gris- verts d’un mystère conscient aux océans de la vie, Elle Se tenait là, à la merci de toutes nos misères et victorieuse parce qu’invinciblement une et vivante, et d e Ses mains si blanches Elle laissait passer, couler, courir la Force d’un monde plein, l a volonté d’un sens impossible, le plein de tous nos manques, la Présence de tous nos vides. Ancienne et mille fois venue, pour appeler, briser les écorces et tirer le grand courant, ancienne et mille fois connue ici et ailleurs, ignorée, condamnée, adorée ou reniée, mais seule à faire la somme d’un état qui n’en finissait pas de se reproduire, d’une histoire maudite à la même fin perpétuelle par le germe de sa contradiction jamais offerte, jamais 8
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