journal d'une transition

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Dans les villages de notre région immédiate ne résident plus que les membres des castes les plus inférieures et ceux qui sont « hors castes », dans des colonies adjacentes. Aucun parmi eux ne serait en mesure de décider de noyer les petits d’une seule de ces milliers de chiennes errantes qui reçoivent plus de cailloux que de nourriture – par crainte de la colère des dieux, ou de la vengeance des esprits, ou d’un retour de mauvaise fortune… Quant aux animaux domestiques dont ils dépendent pour leur subsistance, tels les vaches à lait, les bœufs de faix ou de labour, les chèvres, les cochons, les volailles, ils ne reçoivent d’eux que les égards dus à leur rendement ; les bœufs en particulier sont fréquemment maltraités jusqu’à l’épuisement et il est bien rare qu’ils reçoivent le moindre signe d’affection, même si leur possession confère pourtant un statut social et leur disparition soudaine est économiquement désastreuse. Il en va de même dans la famille même : l’homme considère de son droit de frapper sa femme lorsqu’elle ne remplit pas ses devoirs comme il l’entend. Il me semble que le temps n’est plus aux études sociologiques : les plus démunis sont les plus nombreux. Il s’agit d’une érosion collective : l’érosion du respect du manifesté. Du respect des formes et des corps, du respect de la matière, du respect de l’autre. Et cette érosion opère par le bas, par la masse de notre humanité, mais elle opère aussi par le haut, précisément à travers les éléments que nous estimons les plus développés : les politiciens, les technocrates, les propagandistes et exploitants de la science, les financiers. Que ce soit par le bas ou par le haut, les formes que prend la vie reçoivent de moins en moins d’amour et sont de moins en moins respectées : utilisées, marchandées, exploitées, altérées, forcées, usées, consommées, galvaudées, souillées, partout, par tous, de toutes les manières connues et de nouvelles manières aussi, oui – mais aimées ? L’on peut bien parler du malaise existentiel ! Nous sommes tous solidaires dans le mépris obscur et la déchéance ! *31-1-2000, Auroville : … Ce n’est pas que je perde le contact intérieur, mais plutôt que je ne trouve plus dans quel mouvement, dans quelle discipline, dans quel engagement le servir. Cela fait comme un trou de tristesse ; presque le sentiment d’une incompatibilité qui grandit. Il me semble aussi être absorbé dans un passage, une sorte de révolution : pas exactement un retournement, mais un mouvement circulaire ou sphérique très profond, plus profond que les sentiments ou les perceptions qui peuvent être formulées ; cela brasse du temps, le sens même du temps ; cela touche à l’expérience du temps dans le corps même ; il y a là comme une nécessité de se détacher, de se défaire de l’emprise du temps linéaire ; comme si, sans cela, on ne pourra jamais rien « faire » de bon, tout sera inévitablement et perpétuellement récupéré, réduit et dissous. *28-1-2000, Auroville : Kusum est tombée il y a deux jours ; elle a encore mal.

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