journal d'une transition

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Inoculer chacun des huit chiots ainsi que la mère, puis stériliser la mère, puis s’assurer que chacun d’eux trouve un foyer relativement stable, est simplement impraticable dans le milieu économique et social environnant… Nous aurions pu aussi tenter ce matin, par quelque ruse, d’attirer la mère chienne jusque dans la camionnette avec ses petits et de les emmener dans une forêt où elle pourrait chasser pour les nourrir et les élever jusqu’à ce qu’ils puissent à leur tour subsister et survivre ; mais de telles forêts n’existent presque plus dans la région. J’étais prêt pourtant, ce matin, à tenter la chance ; je m’étais approché du terrier avec un plat de nourriture pour attirer la mère chienne jusqu’à la camionnette ; les huit petits étaient blottis contre elle, juste après la tétée ; mais elle n’ a pas bougé ; elle m’a seulement regardé : nous nous sommes longtemps regardé ; c’était tout à fait tranquille ; il n’était pas question de lui mentir : soit elle venait et ce serait dur pour elle de subsister ; soit je prenais les petits pour les renvoyer « de l’autre côté ». Il n’y avait aucune peur dans ce regard. Je ne sais pas s’il s’agit seulement là de confiance, au sens où nous l’entendons dans les relations humaines. Je crois que c’est plus que cela, et que c’est d’une qualité dont nous ne sommes pas capables, mais dont nous devrions pourtant être dignes. Elle n’est pas venue. J’ai commencé d’ouvrir les bords de la tanière, tout doucement pour ne pas les ensevelir ; elle s’est de suite dégagée de ses petits, s’est ébrouée, et s’en est allée loin de nous ; même quand j’ai eu déposé les petits dans un sac ouvert à l’arrière de la camionnette, avec le même plat de nourriture à côté d’eux, elle n’a pas voulu venir. Maintenant, elle cherche ses petits ; les cherche-t-elle vraiment, ou est-ce seulement le besoin physiologique qui la pousse à les chercher quand même, parce que son corps produit encore le lait qui leur est destiné ? Si je la regarde maintenant, elle ne m’en veut pas. Si je me sentais coupable, si mon acte avait une ombre, alors dans cette ombre serait-il possible de contempler la possibilité d’actes similaires, ou analogues, mais à une autre échelle… Pourrais-je faire ce même choix, dans des circonstances extrêmes, pour des petits d’homme ? Des enfants, des nourrissons ? Serais-je capable de noyer des bébés qui viennent de naître ? Selon quelle éthique doit-on s’orienter ? Une première éthique, « traditionnelle », est le commandement presque universel : « Tu ne tueras pas ». La deuxième éthique, que l’on est obligé de nommer « personnelle », plonge dans le verbe « aimer », dans l’apprentissage de la loi de l’amour… *26-1-2000, Auroville : Dans l’Inde traditionnelle le commandement de ne pas tuer s’applique non seulement à son prochain mais à toute créature ; il est même enjoint aux adhérents de certaines lignées morales et religieuses, telle celle du Jaïnisme, d’être scrupuleux au point d’épargner la vie, autant que faire se peut, aux plus petits des insectes. C’est pourtant dans l’Inde aussi que certaines orthodoxies astreignent, encore de nos jours, la veuve à se jeter dans la bûcher crématoire de son époux décédé. Et c’est dans l’Inde qu’encore, rituellement si possible, l’on pratique le meurtre des infantes (les nourrissons de sexe féminin), pratique due à l’esclavage économique à la coutume de la dot, coutume dont l’Inde n’a pas encore la vigueur de se défaire.

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