journal d'une transition
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Ce bateau, je ne sais pas comment il marche, ni même si c’est un bateau : je crois qu’il glisse. Au niveau de l’eau, il y a toutes les voitures, et au dessus, sur deux étages, il y a tous les gens, des gens partout, et des comptoirs chargés de friandises, et des machines à sous ; tout est propre, c’est comme un grand salon. Je crois qu’on va passer par les îles de Chausey et Guernesey. Mon organisme a toutes sortes de réponses, qui demandent une attention tranquille. Maintenant je comprends mieux la raison ou la nécessité de ce retard, de cette journée comme ajoutée au voyage. Ce n’est pas facile de retourner physiquement à des atmosphères quittées depuis si longtemps, tant de cycles en arrière, ou en avant… *21-9-1999, La Ville aux Prévôts : Attablé sous la lucarne du grand grenier, que C a fait tapisser de laie écrue et de toile orange, et meublé de paille et de bois clair, avec une baie centrale donnant sur u balcon en plein Sud, ouvert au ciel et à l’étendue des champs ; dans un vase tout près de moi, une branche de lys blancs énormes, aux pistils rouille, trois grands ouverts et quatre en boutons ; plus loin, en face du lit recouvert de laine naturelle brune et blanche, une autre grande table basse et un vase de larges roses thé tout épanouies. Le ciel est couvert, l’air est froid, mordant, embaumé. Un grand silence partout, dedans et dehors. Hier, dés l’arrivée, je suis parti en vélo à travers la campagne et, sans reconnaître grand-chose, par un instinct tranquille, je me suis dirigé jusqu’à une petite chapelle qui, je l’ai compris, avait toujours dans mon enfance porté dans son atmosphère quelque chose de Toi ; dominant la pente des champs vers l’entrée immobile de l’océan dans les terres, dans le silence du ciel et des prés, cette contrée où les sons portent loin et l’écho d’une cloche peut dire toute l’attente du marin encore au large, toute la poignance de ces destins qui, de la terre à la mer et de la mer à la terre se frayaient un chemin d’humanité, doux et rude : la tendresse et l’âpreté, le poids des tâches, la force du vent, la chaleur des animaux, les giclées de l’embrun, la cousue des voiles et le crottin des chevaux et la parfum du cidre et de l’eau de vie pour réchauffer les corps transis et faire oublier la peine et le labeur sans fin. Ce matin, c’est vers ma falaise que je me suis orienté, jusqu’à retrouver son sentier d’odeurs, d’ajoncs et de bruyère, à flanc de rocher, jusqu’à cette anfractuosité à l’abri des grands vents, face au large, où j’ai vécu tant et tant d’heures de cette contemplation qui ne savait pas encore. C est bien rétablie, en harmonie ; R endure ces phénomènes débilitants de l’âge dans la protection de cette relation privilégiée que lui procure son attachement à elle, au-delà de tout. Cette douceur qui s’établit toujours lorsque nous sommes trois, ensemble. Les voisins, Madeleine et Guy, les mêmes, sensibles, le cœur vivant. Des promenades, en voiture, à pied ; les rivières, les étangs, les bois, les collines, et ces villages tout de pierre brute, balcons fleuris, porches un peu de travers, escaliers semés de fougères et de lavande, abbayes gardées par des chênes, des palmiers, et d’incroyables cyprès – des variétés de conifères dont je n’ai peut-être jamais su les noms -, et des roses, et des aubépines.
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