Lettres à Divakar jusqu'à 2005

De telle sorte que je me sens en continuité. Seulement voilà : ta remarque est parfaitement compréhensible. Nous savons combien nous sommes capables, toi comme moi, de lire au-delà des mots de chacun ; néanmoins, il y a comme une sorte d’illusion, de mirage, qui me fait croire que tu sais et entends tout ce que je te dis de la sorte. C’est, disons, un processus que je connais bien en moi – et que je connais mieux encore depuis que je l’ai vu à l’œuvre chez cette patiente dont je parle dans mon travail. En fait certains êtres, la plupart du temps des femmes, fonctionnent (comme dirait Francis) comme ça, avec, en elles, un interlocuteur privilégié. Laissons de côté ma patiente, et même toi mon interlocuteur privilégié, pour nous demander ce qu’est ce processus tout de même… Un fil m’est donné qui m’a, en un éclair, confrontée à cette question : ta suggestion de tenir un journal. « Ciel ! Un journal, comment faire ?! », me suis-je dit sur le champ. Or, je pense que cette suggestion est, et va dans un sens très fructueux, ne serait-ce qu’en retenant ces multiples petites expériences ou perceptions fugitives, lesquelles justement s’envolent dans ces dialogues que je ne peux qualifier d’imaginaires puisqu’ils partent en voyage bien lestés de réels, mais qui, malgré cela, ne fixent pas la précision ni l’attention. Je dirai mieux : l’idée d’un Journal m’est apparue avec une grande soudaineté, comme un passage ; deux univers en quelque sorte, la transmission orale (même à distance de toi et de Sincérité), et l’expression écrite. Les mots qui vont en effet soutenir et donner forme au travail, au progrès, à l’exigence aussi. Mais il y a plus, et qui me parait fondamental – et là, j’emploierai des termes de mon « vocabulaire » que tu pourras, me semble-t-il, situer, centrer autrement ; un Journal : moi, seule, devant une page ; moi avec « Je » quelque peu désentravé de ses sensations si chères, et

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