D'un seuil, témoigner
Le soir de ce même jour, j’étais assis en bas de Sa chambre, et je L’entendais gémir et protester, tenter encore de refuser cette nourriture et ces drogues qu’on La forçait à prendre, Sa voix menue toute seule dans ce silence, et je regardais cette foule impeccable qui gardait Sa solitude. Et je réalisais en même temps deux faits terribles : l’un, celui de l’énorme imposture au front recueilli qui se mouvait impitoyable autour d’Elle, cette gangue d’acier humaine embellie indifférente à Ses plainte s, à Ses cris, profitant d’Elle et broyant irrésistiblement Son travail, l’effrayante solidarité de cette imposture immaculée, qui préférait garder d’Elle leur propr e image victorieuse plutôt que de L’accompagner sur ce seul chemin qui vaille la peine. L’autre, celui de ma complète impuissance ; il ne s’agissait pas de mon impuissance personnelle, mais de la « nôtre », d’un « nous » sans visages encore, un « nous » à nommer, mais un « nous » là, témoin, qui voyait mais ne pouvait rien, qui devait seulement voir et regarder – et peut-être, sûrement, continuer, marcher et La suivre, comme ceci ou cela ou autrement, qu’importe, c’était Elle, ce serait Elle, et sans Elle il n’y avait rien. Je me rendais compte que je donnais un crédit aveugle, dans cette confusion d’expérience, à tous ceux qui avaient longtemps vécu près d’Elle, avec Elle, qui avaient eu le temps d’être défaits et refaits dans le vrai. Et que ce crédit, ou cette croyance, c’était à l’homme que je le donnais, oui, mais c’était à Elle, à l’effet naturel de Sa présence. Mais que, puisque c’était donc à eux, à ceux -là, que mon crédit se donnait encore, à ces êtres-mêmes qui marchaient et vaquaient, impassibles sanctifiés, là, devant moi, alors qu’Elle peinait seule, et pour tous, au milieu d’eux abandonnée, sans le moindre signe, sans le moindre geste de leur compréhension, cernée par leur inutile dévotion, Elle ces immensités pour un seul tout petit corps qu’ils refusaient d’aider, d’écouter, alors ce même crédit les justifiait encore, leur conférait encore le mystère favorable de raisons spirituelles que je ne pouvais atteindre. Alors, c’était vraiment impossible. Et tout se rassemblait dans une même question. Rien n’était plus comme avant, il y avait rupture, quelque part, et pourtant, da ns la vie, dans le temps, Sa présence était la même, sinon plus active, l’aventure s’ouvrait et croissait. Alors, que se passait-il ?
Il se passait quelque chose. Quoi ?
Là-haut sur les pistes de Sa ville, il y avait comme une tranquille effervescence ; c’était comme une vaste symphonie qui attirait à elle et intégrait tous les mouvements. Notre petitesse, l’exigüité de notre conscience, ses composantes de réactions et de bribes, son bruitage, apparaissaient comme une habitude, une croûte, dont l’importance devenait très relative : on baignait dans des rythmes plus larges et plus grands, il y avait là une sécurité, une promesse. C’était par le corps, surtout, que l’on senta it la joie.
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