journal d'une transition

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Je ne sais pas ; je suis désemparé devant la lenteur, et aussi une sorte d’indignité, du processus ; l’individu est en démolition, par fragments, par niveaux, et par pans entiers ; mais le passage, la transition à la Personne, à Cela qui devient unique par et en chaque âme vivante – la musique et la plénitude et la solidité libre de Cela… c’est encore bien loin… ! Il n’y a plus rien à « comprendre » ; on n’est plus qui que ce soit de reconnaissable et de fiable, on n’est plus rien de mesurable ou de comparable, et Cela n’est pas encore manifeste, parce que tout n’est pas encore prêt à abdiquer consciemment, en avant, pour la vraie Vie… C’est l’habitude de la défaite : de se dé faire pour se refaire, encore et encore… Et l’horreur de cette mort : de toute cette expérience de gâchis, de gaspillage, de fausseté, de laideur, l’horreur physique – avoir encore une fois à supporter ça ?...

*16-6-1992, Auroville : Préparations et marquages, coordination ici et là, en haut, en bas… Visite du « Planning Commission Deputy Chairman », l’un des hommes les plus puissants du pays… !

*17-6-1992, Auroville : Une attaque de fatigue : comme ce vent qui souffle depuis 3 jours, une bourrasque continue qui soulève des tourbillons de poussière où que l’on se trouve, brûlante, affligeante ; on a les yeux rougis, et le jardin ici est jonché de débris… On prépare pour le bétonnage, demain, de l’extension du 4 ème pilier, à l’Est, celui de Mahalakshmi ; il nous aura fallu des mois, car nous avons dû refaire presque tous les coffrages, trop usés après trois bétonnages ; j’ai le trac ! … Une lettre de JYL ce matin, qui m’a un peu secoué, bien que, comme il l’écrit, je ne puisse guère être surpris ! Patricia se sépare de lui et garde Aurevan avec elle ; il doit quitter leur lieu de vie et se prépare à s’installer ici, seul ; il semble en fait être en partie soulagé (il oblige souvent les autres à déblayer le chemin pour lui, en lui fermant les portes !). Mais je ne puis m’empêcher de voir là comme une répétition de ma propre histoire, quand Diane avait pris Auragni avec elle et s’était arrangée pour que je ne puisse même plus la voir ; et des années ont passé et rien ne s’est ouvert ni résolu, et pour cette enfant de 10 ans maintenant, qui est ma fille, je ne suis qu’un étranger… Alors, faut-il que la même dureté, la même séparation pèse sur JYL ? Et je vois bien que j’ai peut-être agi comme un détonateur en lui demandant de venir d’abord seul (pour voir plus facilement comment arranger leur habitation ici) ; mais c’était un mouvement impersonnel, de cela je suis certain… Il ne faut pas qu’une fois de plus une enfant soit privée, par nos ego, de la réponse et de la disponibilité de l’un de ses compagnons choisis… Ce serait un échec de la vraie conscience, il me semble… *18-6-1992, Auroville : Bétonnage de l’extension du pilier de Mahalakshmi, de 8 h 30 à 14 h… Je crois que ça s’est bien passé, mais on ne le saura qu’après le démoulage ; Selvam et moi avons vibré, chacun d’un côté… L est venu ici avec moi après le travail, pour un long nettoyage de tout le ciment, et l’un de nos moments de détente ; il y a là une telle gentillesse et un tel sourire… !

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