journal d'une transition

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Et quand viendrait à nous le moment, aurions-nous cet héroïsme d’être d’abord imbéciles et seuls, dans un champ de valeurs déracinées, et de sourire, et de continuer… ?

76. Depuis quelques années j’étais conscient, naturellement et sans effort, à certains moments intérieurs, d’un « nous » dont j’étais un battement et un regard, d’une évidence qui était « nous » ; parfois, en présence d’Elle, j’étais seul ; et parfois, envers Elle, j’étais « nous », ou plutôt, c’était « nous ». Et j’aimais que cela soit laissé à ses propres rythmes ; j’aimais que la coïncidence de ce « nous » avec l’autre, avec d’autres, dans la vie, soit donnée sans la rechercher, gratuitement, tel un signe de reconnaissance pleine soudain sur le chemin. Toute forme fixe, extérieure de ce « nous » me semblait hâtive, sinon suspecte. Car il me semblait que ce « nous » n’était pas nécessairement la somme d’identités précises et déterminées, mais plutôt un état ou un espace naturels à la conscience vraie, un état qu’il fallait se garder d’imiter ; et que l’on accèderait à cet espace sans y penser, chacun suivant sa vérité. Pourtant je me trouvais là ; membre et part d’un corps qui déjà commençait à s’étiqueter. Comme aux premiers moments de la formation d’un mythe qu’il faudrait un jour ou l’autre démolir et désagréger. Il y avait un malaise. Je sentais comme une chute de niveaux. Ce n’étaient déjà plus des petits bouts d’homme, des apprentis du vrai, projetés dans le grand bain puissant d’une lumière qui savait et ferait, et n’ayant plus qu’une nécessité, celle d’apprendre à s’ouvrir et se donner. Mais c’étaient déjà ces repousses de nos soi marionnettes, qui parlaient et cogitaient et collaient sur l’idéal leurs idées, et croyaient que cette ville, il fallait « la faire »… 77. Il ne s’est pas écoulé beaucoup de temps avant que se présente à nous un premier piège, incontournable. Ceux qui avaient été auprès d’Elle les intermédiaires pour l’élaboration des conditions matérielles, et auxquels Elle avait confié la tâche de canaliser les énergies qui s’offraient à contribuer, une fois délivrés de la présence de Son action imprévisible et souveraine, se sont retrouvés tels qu’ils étaient encore, nivelés à leur propre capacité d’être et de comprendre. Et leur action a glissé – sans trop de peine – dans le durcissement de la différence et la prétention partiale à un idéal redevenu seulement « spirituel ». N’ayant plus accès au véritable pouvoir du changement, ils se sont recroquevillés sur les forces moindres des vieux rôles : ils sont devenus les responsables et les propriétaires du chemin. Sans vergogne et sans regret ils ont repris, à mi-versant du rêve, la position « réaliste » : on a compté les sous. Et les camps petit à petit, comme un inéluctable, se sont définis. On marchait à l’envers. C’étaient les masques lumineux qui tombaient, retardant d’autant le moment où les masques obscurs seraient dissous.

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