journal d'une transition

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Et rien ne justifie cette division, cette marque affreuse qui s’imprime sur la vie de mon enfant… Rien ne me dit pourquoi l’amitié n’est pas acceptable, rien ne me dit pourquoi Auragni ne peut pas connaître et aimer son père et être connue et aimée de lui… L’attachement de Diane à une certaine sanction sociale d’Auroville, et presque une sanction « théologique », ne peut justifier en soi son choix de la division, face à l’amour qu’elle prétend porter à Auragni… Alors, qui ment ? Et où est la force de vérité ? Et je tourne, et tourne en rond… Quelles sont les alternatives ? Un acte violent ? Prendre Auragni et lutter ? Partir avec elle ? La patience et la compassion d’un saint ? Le repli derrière un mur d’indifférence volontaire… ? Offrir en restant tranquille, je l’ai fait. Offrir en persévérant dans l’action, je l’ai fait… Je n’arrive pas à prendre tout ce qui arrive comme « tout ce que Tu veux… » ; je ne suis pas là où cela a un sens absolu, où c’est la seule vérité ; je ne peux pas prétendre être là… Mais enfin, il semble bien en fait que je n’ai pas d’autre choix que de faire confiance, de laisser être, et de laisser les choses suivre leur cours… comme Tu voudras… ou comme Tu pourras… ? Et que l’amour vrai en moi devienne plus vivant et plus tangible… ! … Il a plu toute la journée : une mystérieuse abondance qui ébahit tout le monde. Les villageois disent que ce n’est pas arrivé depuis un siècle ; dans tout le Sud il semble que beaucoup de récoltes ont pourri… Mais il y a ce sourire, ce haussement d’épaules, un humour qui survit à tout… : la misère ne se compte plus ! … Je m’astreins à lire des nouvelles de D.H Lawrence, qui est un réel écrivain ; magicien, il révèle comme un glaive tout le domaine contradictoire des instincts et des émotions qui, juste sous la surface, déterminent la plus grande part de la vie et de l’expérience humaines… Parallèle à cette lecture, la perception du monde que Tu es venue ouvrir et manifester, inconnu des hommes, et seulement reconnu par ceux dont l’âme, par quelque Grâce suprême, y a été baptisée… … Demain j’enverrai une lettre à Diane et une autre à Thierry ; je les ai relues : elles sont directes et sans drame. Je Te les offre et j’essaierai d’accepter le résultat, quel qu’il soit…

*17-2-1984, Auroville : Je T’en prie de tout mon cœur, fais que ma petite fille ait tout ce qu’il lui faut, en Toi, pour Toi, qu’elle ait tout l’amour nécessaire et ne connaisse jamais la trahison… Mère, accepte ma prière… !

*19-2-1984, Auroville : Dayini est passée un moment, avec Jyotis, et m’a raconté comment Aurassi, la fille aînée de Diane, m’avait menti à la demande de Diane qui se cachait quand j’étais venu l’autre jour porter leurs courses… Instantanément est venue en moi une colère froide, libérée ; comme un rétablissement s’est opéré, et j’ai vu qu’il n’y avait plus rien à couvrir, à pardonner, à accepter, à « comprendre » ; j’ai vu aussi que je ne voulais pas que ma fille apprenne à mentir, comme Aurassi l’a appris de Diane… J’ai été libéré de Diane… !

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