journal d'une transition

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Après le choc du premier regard, c’est comme une réalisation, et il est pris dans une longue crise de sanglots, les sanglots profonds d’un condamné… J’ai le cœur si serré… Puis, petit à petit, ça se mélange et s’apaise en même temps… Je le laisse alors revenir à cette tendresse que nous avons si longtemps partagée… Mais je sais que je ne pourrai pas l’aider extérieurement, tant que le procès n’a pas abouti et la peine n’est pas purgée, car cela compromettrait trop de choses et irait à l’encontre de mes responsabilités présentes…

*1-6-1993, Auroville : Nous devons tout préparer pour la visite annoncée du nouveau Gouverneur du Tamil Nadu, demain matin…

*2-6-1993, Auroville : Radhakrishna, le plus âgé de mes deux jardiniers, celui qui travaille ici depuis le premier jour, s’est pendu à un arbre, ce matin à l’aube, du côté de la route ; je ne le découvre là, au bout de la corde, qu’au moment où j’allais partir au travail (il a l’habitude de rester dormir dans l’appentis)… Je savais qu’il avait du mal à vivre depuis quelques temps, des disputes continuelles avec sa famille, une santé mauvaise – opéré d’une hernie -, et l’âge… mais je ne puis comprendre pourquoi il a fait ça ici, comme une attaque. Je le gardais ici bien que depuis déjà plusieurs années il ne puisse plus faire grand- chose, mais c’est comme s’il avait voulu me porter tort aussi ; ou bien il a été, dans son désarroi, l’instrument d’autre chose qui s’en prend à moi et à notre travail au Matrimandir, comme on a pu le vérifier assez vite dans l’attitude hostile et insidieuse de la police à mon égard… C’est l’exemple dramatique de toute une corruption des mœurs, d’une pléthore de problèmes typiques de cette culture : Radhakrishna devait marier sa fille dans 10 jours, et pour cela il lui faudrait s’endetter pour couvrir la dot et tous les frais… … Il faut tout organiser pour qu’enfin, des heures plus tard, le corps soit emmené ; toute notre équipe est mobilisée et solidaire, et il faut rassembler l’argent pour le transport, les frais d’autopsie (obligatoire selon la loi) et les funérailles… La visite attendue du Gouverneur est finalement annulée… … Une grande fatigue, et une tristesse et une colère et une question, et un appel… Je dois me rendre demain à la police, qui menace sourdement de m’arrêter… K.T vient nous retrouver au bureau dans l’après-midi… : je suis très ému de la solidarité de ces quelques êtres ici… … Ce soir, je passe mon tour de garde allongé sur le tas de sable devant la structure, la lune haut dans le ciel, une brise rafraîchissante et John H pour compagnie… Su a passé longtemps à balayer soigneusement tout le jardin, après que tous ces gens soient partis… *3-6-1993, Auroville : Ce matin, après la distribution du travail, Toine m’a accompagné au poste de police, et c’était une bonne aide, je crois ; c’est devenu un peu difficile de traiter avec cette formation active dirigée sur moi, et je n’ai pas encore assimilé le fait du suicide de Radhakrishna, ni de sa manière ; alors, même si je sais bien que ce n’est là qu’un prétexte pour atteindre et contredire ou empêcher la réalité nouvelle que Matrimandir représente, d’entendre encore ces insinuations et accusations, et d’être

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