journal d'une transition

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pour Toi non plus ; et ce n’était pas seulement pour d’autres ; c’était pour cette communication qui participe des trois à la fois. Je me demande en fait si toute expression n’est pas ainsi, en tous les cas, circulaire ; s’il ne s’agit pas toujours de ce Terme indéfinissable qui tient à égales mesures de soi-même, d’autrui et de Cela (n’importe comment on L’appelle – le monde, le principe, la présence, la sagesse, l’esprit, dieu, l’énergie primordiale, l’absolu, l’infini, la vérité, l’essence, l’harmonie universelle…) Je reçois aujourd’hui la lettre de Laffont, où il écrit entre autres qu’i se sent « spirituellement proche » de moi, et qu’il a chaleureusement recommandé mon texte à ses successeurs… Je souhaite que ce texte fasse son chemin ; je crois à son contenu, car j’ai confiance en la Coulée qui m’a permis de l’écrire et en la qualité de l’atmosphère qui était là alors que je l’écrivais. Cela me donne l’impression curieuse de pousser, pousser vers une naissance : que ce texte vienne au jour, vienne au monde et trouve son destin ; tant qu’il ne franchit pas ce seuil, c’est comme s’il demeurait par force dans un état de gestation qui ne doit pas se prolonger… *8-3-2000, Auroville : Ce matin Deepti et son équipe de « Last School » nous ont amené leur classe : c’est cette génération qui émerge de l’adolescence et, ici comme en Europe, c’est une génération insolite ; on aurait presque le sentiment d’une génération perdue, sacrifiée au creux de la vague ; il faut être très attentif pour commencer de percevoir ce qu’elle porte, et quel est son rôle dans la transition vers l’avenir de l’humanité. Un rôle ingrat, au premier abord et selon les vieux critères. Ce ne sont ni des révoltés ni des révolutionnaires ; il semblerait au contraire que leur seul but soit d’obtenir un confort de consommateur branché, une sorte de nouvelle version de la bourgeoisie, qui fournirait un minimum d’effort et prendrait le moins de responsabilité possible. Il y a en eux une réticence marquée à entrer vraiment dans le corps, comme s’ils voulaient maintenir à distance la pesanteur des rôles sexuels ; leurs choix vestimentaires sont à cet égard très expressifs, à la fois d’un rejet des harmonies consacrées et d’une volonté de s’abriter de toute définition et de toute suggestion ; ils choisissent spécifiquement des alliances criardes et discordantes, et des formes trop grandes, qui deviennent informes : une sorte de dévalorisation volontaire, ou de neutralisation délibérée de toute valorisation conventionnelle. Pourtant la plupart d’entre eux aimeraient, et souvent le souhaitent activement, devenir parents le plus tôt possible, comme pour raccourcir la distance ou combler l’abîme entre l’état d’enfance et celui de l’adulte ; ils sont à la recherche d’un milieu continu de tendresse ; ils n’apprécient pas le drame, et ne sont guère réceptifs aux grands idéaux. Ils sont très vulnérables, et menacés immédiatement : par la drogue surtout, et par le cynisme de la débrouille et, au bout de la chaîne rapace, par la violence. Ils prennent grand soin de ne pas s’engager dans quelque entreprise que ce soit qui nécessiterait un effort physique soutenu, mais ils sont prêts à s’immerger des journées entières dans les opérations d’un ordinateur. Néanmoins ce sont des proies faciles et très impressionnables pour les stratagèmes les plus grossiers et les plus réactionnaires d’un enrôlement disciplinaire dans un contexte exclusif. J’attends quelque chose ; je ne sais pas ce que j’attends…

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