journal d'une transition
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Mais il y a ceux dont les corps sont encore munis d’une certaine plasticité ; à des degrés variables un espace ambivalent, encore indéterminé demeure, où l’être interne peut encore imprimer des accents, des harmonies, peut encore s’aménager une certaine flexibilité d’expression. Le regard des autres – ce ramasse tout d’une culture, d’un âge ou d’un milieu social – est un souverain jaloux et colérique : c’est ce Jéhovah courroucé, tout pénétré de lui-même ; qui crée l’homme à sa ressemblance. Dans cette jungle, il faut survivre. Le choix de pouvoir continuer de choisir a un prix, qu’il faut payer de suite, et continuer de payer ! Il y a ce moment terrible de l’adolescence où les amis – ceux dont le corps et les yeux étaient un prolongement de tendresse, une extension diffuse d’un espace à chérir – sont happée par le retentissement d’un glas tout proche ; leur réalité émotionnelle est comme déchirée par le milieu : il leur faut choisir leur identité, et Il faut être à la hauteur ; il faut être capable de jouer le rôle attendu, d’entrer en contrat avec le monde adulte et de s’y faire sa niche – autant que possible en y apportant un peu de panache, en y flambant sa propre empreinte originale… La séparation s’accomplit. Avec une douleur émotionnelle qui parfois ne guérira pas. L’ami rejette l’ami, car l’ami devient le témoin compromettant, le rappel de cette part de soi que l’on enterre, enferme ou vend. Il faut lui préférer le complice, le compère, le camarade d’une entreprise et d’un abordage nécessaires. Plus tard, beaucoup plus tard, les hommes qui n’ont pu oublier ni éteindre la flamme si intime de l’amitié lui rendront, avec mille précautions, par les mille rites complexes d’un déplacement tacite de la gravité émotionnelle, une place dans leur vie d’homme : une place royale, mais prisonnière. C’est-à-dire qu’elle n’aura droit qu’à une expression exclusive et restreinte, commandée par des principes inflexibles dont l’objet sera de donner le change et de préserver le statu quo. Et justement dans la mesure où ils refuseront à l’amitié retrouvée le corps même de son émotion, ils seront parfois amenés, à son service, aux actes les plus extrêmes ; car, plutôt que de lui rendre vie, ils l’auront érigée en valeur et en mythe. L’ironie de ce processus est que les femmes (les membres de « l’autre camp ») ne s’y trompent pas ! Et comment pourraient-elles s’y tromper, elles qui savent tant le manque terrible de la tendresse dans le monde. Cela les fait sourire – l’esbroufe, la poudre aux yeux du monde -, elles qui savent tant le pouvoir d’une seule caresse vraiment ressentie, vraiment donnée. Combien une seule vraie caresse dissoudrait de nos drames absurdement meurtriers, dégonflerait les pulsions monstrueuses et sordides d’une civilisation qui marche à l’envers et se développe dans le mauvais sens. *5-1-2000, Auroville : Vers le milieu de cette période au lycée Montaigne j’ai aussi rencontré Nicole, qui fut ma première compagne « officielle ». Elle était comme l’incarnation d’un charme unique, sans effort ni recherche : sa démarche, ses choix vestimentaires, sa longue chevelure acajou retenue sur l’oreille, sa peau un peu bistrée, les grands cernes sombres qui soulignaient ses yeux noisette, sa manière de fumer les cigarettes brunes qu’elle gardait toujours dans son sac en bandoulière – elle n’était explicable se ranger du côté des lois de la vie ; il leur faut « s’assumer ». C’est le moment où l’énergie sexuelle commence à se manifester.
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