journal d'une transition
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que je ressens de plus en plus comme une tromperie, une récupération, un détournement. Et, comme un troisième pôle, ce sentiment qui ne me quitte pas, me tire en arrière ou m’empêche de franchir un seuil décisif, le sentiment de quelque chose d’inaccompli, humainement, d’une harmonie qui doit être atteinte pour être offerte et dépassée, et qui est lié à cette bisexualité : le besoin lancinant de lui trouver son équilibre, comme s’il fallait que cela se réalise dans le monde, une possibilité qui doit trouver sa vraie place évolutive. Et ces trois pôles d’attention se profilent parmi toutes les figures de la question sur une même muraille qu’il faut démolir, dé réaliser, traverser : la Vie ici, ou la mort toujours. La décrépitude, le réalisme de la défaite inéluctable, ou la naissance d’un chemin matériel un et fondé… ? *4-1-2000, Auroville : Communication téléphonique : une dévastation formidable dans le Sud Ouest de la France, des vents de près de 200 Km/heure pendant deux jours et deux nuits, des forêts entières abattues, les pylônes renversés, les maisons détruites ; et la marée noire qui s’étend tout le long de la côte Atlantique : un coup massif à toute l’économie du pays. … Je ne crois pas que Tu souhaites favoriser la contradiction ou la légitimer pour cet effet de suffocation qui peut susciter un ressort secret, plus radical. Il me semble plutôt comprendre que la sincérité que Tu demandes ne légitime ni la souffrance ni l’obstacle mais se rassemble comme une lumière d’offrande active pour que tout en nous veuille le changement et y adhère en toute confiance, avec la certitude que l’avenir, et la condition qui nous y attend, est un état de plénitude ; que la vérité est plénitude. C’est vraiment la déformation, le mensonge de la séparation et de l’ego qui nous a convaincus, dans son avidité à nous retenir sous son règne, que le changement soi- disant spirituel serait nécessairement une privation, un appauvrissement, un héroïque déchirement, l’ascétisme de victimes immolées, une diminution, une sublimation et un renoncement ; c’est ce mensonge qui fait de l’humilité véritable un abaissement et une violence, et de la fidélité une corruption de soi. C’est peut-être ainsi que je n’ai jamais pu croire aux vertus de l’arrachement ; à moins que cet arrachement se présente à la conscience individuelle comme une grâce, comme le dernier simple geste nécessaire à l’issue de tout un travail honnêtement accompli, comme on arrache enfin, avec juste ce courage-là et cette compréhension-là, une chose qui n’est déjà plus soi, qui déjà n’appartient plus à l’état réalisé de la conscience. Mais la croyance qu’il faille se faire violence parce que c’est ainsi que l’on est supposé faire des progrès « spirituels » m’a toujours paru suspecte. … Il ne s’est pas agi pour moi de confondre l’amour ou de chercher à tirer de l’amour une représentation humaine ; je sais depuis longtemps, et de plus en plus, ce qu’est l’amour vrai, et ce qui dans notre nature nous rend incapables, constitutionnellement, de l’incarner durablement. Mais je crois beaucoup à l’amplitude, à la profondeur et au secret pouvoir de l’amitié ; et de la tendresse – libre, disponible, tranquille et puissante.
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