journal d'une transition

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Puis les versants des montagnes, les vallées, les coteaux des collines et les plaines s’organisaient de plus en plus en une mosaïque de parcelles où aucun espace ne demeurait vierge.

*21-12-1999, Auroville : Aujourd’hui, après une pluie matinale, il a bruiné pendant des heures, l’une de ces bruines de fin de mousson qui rappellent justement ces climats tempérés de l’Europe – mais l’air est généralement si humide ici, si constamment humide, que le corps a froid alors qu’il fait encore plus de 20° - et le souvenir de ces froids secs des jours d’automne, où les mêmes vêtements pourtant me suffisaient alors qu’il ne faisait que 7 ou 8°, devient comme un songe. La conséquence la plus remarquable de cette altérité climatique est une considérable différence de préhension de l’énergie physique ; et il me semble que la proportion entre l’eau du corps et l’eau de l’air est très déterminante de la qualité de cette énergie : ici, il faut à tout instant tirer ou pousser pour obtenir un flot à peu près égal de l’énergie physique, et se hisser au-delà d’une tendance à l’inertie, tout en se gardant de toute perte de mesure, de toute amplification et de tout extrême ; alors que dans ces contrées plus clémentes de l’Europe et de l’Occident, l’énergie est immédiate, immédiatement disponible. Quand l’avion avait commencé sa descente et que les champs, les routes, les rivières, les ponts, les bourgs et les petites villes devenaient plus distincts, le corps sentait déjà que la fraîcheur climatisée de la cabine cessait d’être le contraste habituel – que cette fraîcheur était aussi une préparation au froid. Alors que se précisaient sur les rubans des routes les véhicules bien propres et que l’agencement des lieux exhalait sa propre logique, c’est un autre froid qui émanait : le froid d’un ordre exclusif, d’un ordre qui anéantit le désordre ou le jugule si bien qu’il s’enfouit, se cache ou se retourne. La netteté, la propreté et l’ordre. Et le froid. Je ne me souviens pas de l’aéroport de Londres ; je m’étais attendu à un nuage de pollution : il n’y en avait pas. Presque pas de bruit non plus : les machines, les transports, les gens, tous les sons étaient feutrés, contenus, ordonnés aussi. Des matériaux et des espaces harmonieux, d’une luminosité entretenue, étudiée, de confort pour tous : une élégance mesurée. Au passage des Douanes, une officière m’a demandé d’ouvrir mon sac et mon premier dialogue s’est engagé – courtois, amical et franc, avec un brin d’humour : la décision d’ouvrir mon sac n’était pas due à mon apparence ; il s’agissait d’un exercice surprise comme son équipe avait l’ordre d’en faire de temps à autre à l’arrivée de certains vols, et le mien venait de Colombo (=terrorisme). Questions et réponses changèrent de caractère et une autre sorte d’intérêt ne tarda pas à se manifester à mesure qu’elle s’apercevait de la différence : que je venais d’une tout autre expérience. Un premier échange, sans profondeur particulière, mais simple et droit. Puis, voilà : j’étais « libre », j’avais « atterri ». Et depuis cet instant jusqu’à mon retour ici on ne m’a plus une fois posé de questions, plus une fois demandé mes papiers - ni à l’arrivée en France, ni à l’hôtel,

ni dans la rue, ni sur les routes. Et j’étais largué dans le froid.

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